Harcèlement sexuel

«Au parlement, il y a des prédateurs sexuels qui voient les femmes comme des proies»

L’affaire Buttet révèle au grand jour des comportements déplacés qui sont plus nombreux qu’on ne le pense sous la Coupole

Mercredi 29 novembre, Le Temps révélait que Yannick Buttet (VS/PDC) était visé par une plainte pénale en Valais, après avoir été interpellé dans le jardin d’une femme avec laquelle il avait entretenu une affaire extraconjugale, dans la nuit du 18 au 19 novembre. Plusieurs élues et journalistes évoquaient également dans nos pages un comportement inapproprié du conseiller national à Berne. Ce dernier a été suspendu jeudi 30 novembre au matin de la vice-présidence du Parti démocrate-chrétien suisse.

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En quelques minutes, le charme de la fête – celle de la famille PDC surtout – a été rompu ce mercredi 29 novembre sur le coup de 21h. Le Conseil national était en train d’honorer son nouveau président, Dominique de Buman, à Fribourg lorsque le site web du Temps a révélé qu’une ex-amante avait déposé plainte contre Yannick Buttet en Valais. A contrecœur, la secrétaire générale Béatrice Wertli, qui venait de recevoir un courrier électronique de celui-ci, doit se mettre en mode «gestion de crise». Elle appelle le président, Gerhard Pfister, qui a déjà quitté Fribourg. Il faut éteindre l’incendie au plus tôt. C’est – provisoirement – fait jeudi matin à l’aube, lorsque le PDC tire une première conséquence de l’affaire et suspend provisoirement son vice-président.

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C’est un coup de tonnerre dans le ciel politique suisse! En six ans, Yannick Buttet était devenu une figure incontournable du parti. A peine était-il arrivé à Berne en 2011 qu’il faisait déjà de l’ombre au président d’alors, Christophe Darbellay. Politique de sécurité, stratégie énergétique, problèmes de société lorsqu’il s’oppose à l’adoption par un couple homosexuel: le président de Collombey-Muraz est sur tous les fronts pour réitérer son attachement au Valais comme aux valeurs chrétiennes de son parti.

Des témoignages anonymes

C’est donc un politicien du genre «mâle alpha» qui vient de tomber de la présidence du PDC et qui pourrait bien ne pas s’en relever. Pour l’instant, il reste conseiller national, mais pour combien de temps encore? A peine l’affaire était-elle dévoilée que les langues se déliaient. Parmi la dizaine de témoignages recueillis par Le Temps, plusieurs font état d’un comportement «inadéquat», pour ne pas dire «choquant».

Le parlement rattrapé par l’affaire Weinstein? Comparaison n’est pas forcément raison! La parole se libère ici aussi, mais seulement sous le couvert de l’anonymat. C’est dire à quel point le malaise est immense sous la Coupole. Une exception toutefois, celle de la vice-présidente du groupe UDC, Céline Amaudruz: «Encore tout récemment, un parlementaire a eu à mon égard des gestes inappropriés, qui ne relevaient plus de la simple drague. Je ne souhaite pas en dire plus, car cela relève de la sphère privée. Mais il y a des gens avec qui je ne prends plus l’ascenseur seule.»

Tout récemment, un parlementaire a eu à mon égard des gestes inappropriés, qui ne relevaient plus de la simple drague

Céline Amaudruz, UDC

«Des gens», a-t-elle précisé. Ce pluriel en dit long. Il signifie que le cas Buttet n’est pas isolé, comme certains aimeraient à le penser pour relativiser l’affaire. «Ces comportements inadmissibles ne sont pas la règle, mais ils ne se limitent pas non plus à quelques exceptions dans toutes les sphères du pouvoir», estime Kathrin Bertschy, coprésidente d’Alliance F, qui regroupe toutes les associations féminines de Suisse.

Ambiance soirée de boîte

Quatre fois par an durant trois semaines lors des sessions parlementaires, les 246 élus se retrouvent en milieu fermé, sous le regard et la pression des médias. Pour la plupart d’entre eux, ce ne sont pas les vacances, mais une lourde charge de douze heures par jour, si ce n’est plus. «Il n’est pas étonnant que nous allions décompresser en fin de journée dans une ambiance soirée de boîte», explique une députée. Pour sa part, Christian Lüscher (PLR/GE) compare le parlement à une grande course d’école. «Chaque premier lundi de session, nous nous retrouvons pour boire un verre, parfois même plusieurs. Cela peut désinhiber et induire un risque de dérive.» Grand séducteur, le Genevois assure cependant avoir un comportement irréprochable. «J’ai une famille. J’ai l’air à peu près équilibré et mon éducation m’oblige à une certaine décence.»

Certes, personne ne parle de cas «très lourds». Mais quelques femmes avouent avoir connu des situations «critiques» ou «extrêmes» lors desquelles elles ont parfois eu très peur. «Il y a quelques prédateurs sexuels au parlement, qui voient les femmes comme des proies. Ils ont besoin d’imposer leur virilité. Ce sont des pervers dans le sens où ils jouent à la drague, sans que l’on sache si c’est un vrai jeu de séduction où s’ils abusent de leur autorité», raconte une députée de longue date.

Cela commence par une main paternaliste qui se pose sur votre épaule, puis qui descend le long du dos si vous ne l’arrêtez pas immédiatement...

Une députée

Plus fréquemment, les hommes sont «lourds, collants, insistants». «Cela commence par une main paternaliste qui se pose sur votre épaule, puis qui descend le long du dos si vous ne l’arrêtez pas immédiatement», dit une députée. Lors d’une soirée arrosée, l’une de ces mains baladeuses s’est même glissée sous la jupe d’une autre élue. Il a fallu l’intervention d’une tierce personne, un homme, pour clore l’incident.

Des remarques très ambiguës

La plupart du temps pourtant, ces comportements «inadéquats» sont marqués par des remarques ambiguës qui mettent mal à l’aise. «Nous recevons des commentaires sur notre habillement, notre maquillage, nos jambes. Un jour, quelqu’un a même estimé le poids de mes seins.»

Plus perfide encore: une élue révèle qu’un collègue a tenté de monnayer son soutien en faveur d’une de ses motions: «Si tu couches, je vote pour ta motion.» En laissant planer l’incertitude entre la boutade et la proposition indécente. Mais il doit s’agir là d’un cas isolé, car aucune autre femme ne confirme un tel chantage.

Une femme, qu’elle se taise ou qu’elle parle, est de toute façon coupable. Si elle parle, sa carrière est terminée en même temps que celle du harceleur.

Isabelle Chevalley

Beaucoup de femmes avouent ne pas trop savoir comment réagir face à tout cela. Certaines prônent un discours direct pour mettre très vite fin à toute ambiguïté. «Tu n’as pas besoin de me toucher pour faire passer ton message!» D’autres sont plus empruntées. Elles se demandent si ce sont elles qui ont envoyé les mauvais signaux et se contentent d’enlever la main qu’on a posée sur leur genou, comme si elles s’étaient résignées à «vivre avec cela». Elles hésitent aussi à blesser un collègue.

Le temps de l’omerta est révolu

Le hasard a voulu que le jour où a éclaté l’affaire Buttet, le socialiste Mathias Reynard ait déposé deux motions relatives au harcèlement sexuel. La première a pour but d’alléger le fardeau de la preuve pour la victime qui dépose plainte. La seconde exige un plan d’action dans le cadre d’une campagne de sensibilisation à mener à la fois dans les écoles et les entreprises. «Nous sommes dans une société de machos dans laquelle le harcèlement sexuel est trop peu puni. Il faut libérer la parole des femmes tout en évitant le lynchage public», déclare Mathias Reynard.

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Libérer la parole des femmes, c’est plus vite dit que fait. «Parce que leur statut de victime n’est pas reconnu dans la société. Celle-ci ne prend pas leurs propos au sérieux et stigmatise les femmes, ce qui est très inquiétant», déplore Adèle Thorens (Verte/VD). Sa collègue Isabelle Chevalley dresse même cet alarmant constat: «Une femme, qu’elle se taise ou qu’elle parle, est de toute façon coupable. Si elle parle, sa carrière est terminée en même temps que celle du harceleur.»

Mais Irène Kälin (Verte/AG), qui vient de débarquer au Conseil national au début de cette session, considère que ce temps de l’omerta est révolu. Anonymes, les témoignages ne servent à rien, car ils seront toujours mis en doute. «Les femmes doivent désormais parler ouvertement, même si c’est très pénible, car sinon cette société sexiste et patriarcale dont nous ne voulons plus ne changera jamais.»

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