Analyse

Les parlementaires sont de plus en plus vulnérables face aux lobbyistes

La libérale-radicale bernoise Christa Markwalder, promise à la présidence du Conseil national, a déposé en juin 2013 une interpellation rédigée par une lobbyiste d’un prétendu parti d’opposition du Kazakhstan

Regard

Les parlementaires de plus en plus vulnérables face aux lobbyistes

Christa Markwalder sera en principe la prochaine présidente du Conseil national. La libérale-radicale bernoise devrait succéder au socialiste valaisan Stéphane Rossini en décembre. Or, elle est tombée dans le piège dans lequel un parlementaire ne devrait jamais tomber.

Comme l’a révélé la NZZ, elle a déposé en juin 2013 une interpellation entièrement rédigée par une lobbyiste au service d’un prétendu parti d’opposition du Kazakhstan. La lobbyiste est une femme expérimentée: Marie-Louise Baumann connaît très bien les rouages administratifs (elle a travaillé pour la Chancellerie fédérale) et politiques (elle a œuvré pour le Parti radical). Elle a ensuite été engagée par l’agence de relations publiques Burson-Marsteller, auprès de qui elle conserve des mandats.

C’est dans ce cadre qu’elle a été en contact avec le «parti d’opposition kazakh Akhzol». Selon un communiqué mis en ligne mercredi par Burson-Marsteller, «ce mandat visait à promouvoir le mouvement de démocratisation au Kazakhstan via un échange d’expériences avec des parlementaires suisses et affiner leur connaissance du Kazakhstan.» Or, selon la NZZ, ce parti serait plus proche du pouvoir qu’il ne le dit. Par ailleurs, les échanges d’e-mails que le journal a consultés montrent que l’évocation initialement prévue de la défense des droits de l’homme a disparu de l’interpellation finalement déposée par Christa Markwalder.

Penaude, la vice-présidente du Conseil national a reconnu avoir fait preuve de légèreté. Elle dit avoir ignoré qu’un paragraphe consacré aux droits de l’homme avait été biffé du texte qu’on lui a transmis. Elle affirme n’avoir rien su de la somme – plus de 7000 francs – versée par le commanditaire à Burson-Marsteller pour la rédaction du texte, sa traduction et les contacts avec elle-même. Elle assure n’avoir pas touché un centime.

Mais il y a un doute sur ce qu’elle savait réellement. Mercredi, Cesla Amarelle (PS/VD) a déposé une interpellation demandant à la Délégation administrative d’envisager le retrait du badge d’accès de Marie-Louise Baumann au Palais fédéral. La Vaudoise a retiré son intervention aussi vite qu’elle l’a déposée, car, sur la base des explications de la lobbyiste, il s’est dit dans les coulisses du parlement que Christa Markwalder en savait peut-être bien plus qu’elle ne l’admet.

Burson-Marsteller a aussi modifié sa vision de l’affaire durant la journée. Dans un premier temps, l’agence a réagi en disant qu’elle se «distancie» de sa collaboratrice. Puis elle a changé de version et déclaré avoir «toujours informé de façon ouverte et transparente» sur «la nature du mandat».

De son côté, la faîtière des lobbyistes, la Société suisse des affaires publiques – dont Marie-Louise Baumann est membre –, a annoncé jeudi qu’elle allait vérifier que son «code de déontologie n’a pas été transgressé», règle qui, toutefois, n’est en vigueur que depuis 2014.

Cette affaire est révélatrice d’une pratique malheureusement plus répandue qu’on ne le pense. Il n’est pas rare que, par commodité, des politiciens un peu flemmards signent une intervention écrite par un groupe d’intérêts. Jean Christophe Schwaab (PS/VD) a confié au Matin qu’il lui était arrivé de déposer un texte rédigé par l’Union syndicale. Mais le cas est différent: il est membre du syndicat alors que Christa Markwalder a relayé des questions préparées par un parti étranger et transmises par une lobbyiste. Cela ne va pas.

Dans un système de milice, il est normal que les élus s’informent auprès d’organismes divers pour évaluer leurs besoins et parfaire leurs connaissances. Mais le jeu est ambigu et les parlementaires sont de plus en plus vulnérables. Les lobbies en profitent et abusent parfois de leur état de dépendance.

Le cas de Christa Markwalder est d’autant plus gênant qu’elle dispose d’un solide capital de sympathie, au centre droit et à gauche. Si cette affaire s’achève sur le constat qu’elle a agi par naïveté, l’indulgence lui permettra de présider le Conseil national. Si son intégrité est remise en cause, la secousse sera forte. Pour elle. Pour la crédibilité du parlement. Pour les lobbyistes.

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