Deuxième jour d’audience pour ce procès très spécial. Ils sont les experts «suisses» de l’esprit malfaisant de Fabrice A. Leurs confrères français suivront mercredi.

Pour le moment, les docteurs Alexandra Rageth et Eric Luke sont surtout appelés à confirmer des passages lus, toujours de manière inaudible, par la présidente.

— Fabrice A. a bien dit avoir flashé sur Adeline?

— Oui.

— Il a aussi dit l’avoir choisie car elle était facilement manipulable?

— Oui.

— A-t-il évoqué son fantasme de tuer Adeline et s’imaginait-il en train de l’égorger en regardant une scène de film?

— C’est exact.

Les questions deviennent enfin plus ouvertes:

— A-t-il pris du plaisir?

— Il a joui physiquement en y pensant en prison et, au moins intellectuellement, au moment de passer à l’acte.

— Votre expertise souligne que tout son esprit était tourné vers le désir de tuer une femme. Peut-on parler d’une obsession de tuer?

— Il est plus juste de parler d’un fantasme récurrent.

Les choses se corsent. La présidente ne comprend pas pourquoi les experts retiennent une responsabilité légèrement diminuée alors que Fabrice A. a longuement ruminé son crime.

Les experts tentent de convaincre les juges de la complexité des choses. Le prévenu a répété les scénarios mais il ne pensait pas forcément pouvoir aller jusqu’au bout. Sur le moment, il n’arrive pas à arrêter son geste car il est pris dans cette hallucination fantasmatique. Il sait ce qu’il fait mais il ne peut pas complètement se contrôler. Sa pathologie est tellement présente et agissante qu’il est submergé. Le réel et la situation imaginaire se mélangent dans sa tête. Il y a une connexion avec toutes ses rêveries sexuelles. C’est d’ailleurs bien ce qui en fait un être très dangereux.

Les juges sont sceptiques. C’est tellement plus simple d’obtenir des certitudes et une responsabilité entière.

La question du risque de récidive va réconcilier la cour avec la psychiatrie. Les experts n’ont aucun doute. Fabrice A. est extrêmement dangereux. C’est un psychopathe qui présente des traits sadiques depuis longtemps et aime faire souffrir. Ce besoin de faire du mal est allé crescendo en passant du viol au meurtre. «A l’heure actuelle, le risque de récidive est très élevé.» Et il inclut celui d’actes meurtriers.

Peut-on imaginer un traitement efficace? Pas vraiment. Le nombre de meurtriers sexuels est faible — heureusement — et les recherches peu nombreuses. Un essai a été fait au Canada, sur douze personnes, avec un résultat de risque zéro (c’est déjà bizarre). Mais le tout s’est limité au milieu carcéral. Cela fait rire la salle. Elle rirait sans doute moins si on les libérait pour les tester.

Pas totalement pessimistes sur l’utilité de leur science, ces experts. En France, relève Eric Luke, des tentatives sont menées pour travailler le psychisme sur une base structurante et humaniser les auteurs d’actes épouvantables. Fabrice A. ne s’est jamais vu proposer un tel traitement.

La défense, totalement absente de ce procès, se réveille enfin et fait noter ce point au procès-verbal.

Un petit pas en avant, deux en arrière. Les experts précisent que la communauté scientifique s’intéresse à ces cas et cherche des thérapies efficaces pour protéger la société mais que tout cela reste très théorique. Dans le cas de Fabrice A., tout traitement prendrait de toute façon de nombreuses années en raison de la sévérité de ses troubles et sans garantie d’efficacité. Rien ne disparaîtra spontanément. On l’avait bien compris. Mais le vieillissement peut aider.

Quid du traitement hormonal pour baisser le niveau de testostérone? Dans le cas présent, le geste a été commis avec la main et cela n’aurait aucun effet sur cette violence.

— Sa personnalité va-t-elle changer?

— Spontanément, non.

Les experts poursuivent leur réponse. Sa structure de base, à savoir la psychopathie, restera intacte mais sa personnalité va forcément changer avec le temps. Il peut se découvrir de nouvelles passions ou subir l’influence d’événements extérieurs qui pourront se répercuter sur son comportement.

Petit règlement de comptes entre confrères. Cela devient la règle dans ces grands procès. Le thérapeute, qui suit Fabrice A. dans sa prison vaudoise, a éconduit les experts. «Nous voulions savoir comment il analyse son fonctionnement psychique. Il n’a pas voulu nous rencontrer. D’où notre déception», relève Eric Luke. Du certificat médical, présenté par la défense ce matin, les experts diront, en un mot, qu’il s’agit d’une thérapie de confort qui ne modifiera rien à sa manière d’agir.

Au tour du procureur général Olivier Jornot de poser des questions. Il demande si c’est possible qu’Adeline n’ait manifesté aucune panique au moment des faits.

Les experts n’étaient pas là pour le voir mais ils constatent que le besoin de faire peur manque dans le récit du prévenu. Une autre caractéristique du profil du meurtrier sexuel, la haine de sa victime, réactivée au moment de l’élimination, fait aussi défaut. Fabrice A. a toujours dit du bien d’Adeline.

Olivier Jornot poursuit:

— A-t-il éprouvé une jubilation en évoquant la scène de l’égorgement?

— Oui. Il a mimé la scène plusieurs fois. Ce n’était pas nécessaire.

— A-t-il, lors de son incarcération, dit avoir repensé à l’égorgement d’Adeline en éprouvant une excitation sexuelle?

— Oui. Et cela signe la psychopathie sadique de ce monsieur.

Sur le chapitre des remords, les experts sont convaincus que Fabrice A. ne peut en éprouver. Il n’y a pas d’intégration des faits dans une forme de culpabilisation. Un grand pervers.

La journée s’annonce encore longue. Fabrice A., la mine lasse, écoute ce qu’on dit de lui en grattant sa chaussette. Ses avocats ont l’air encore plus déprimé qu’hier.

Une dernière réponse des experts pourrait les réconforter: «On ne peut pas dire aujourd’hui qu’il n’y a pas d’espoir.» Peut-être que les recherches vont aboutir et que des thérapies susceptibles de traiter ce type de troubles seront mises au point.

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