L'expert, engagé en son temps par le magistrat genevois Laurent Kasper-Ansermet pour enquêter sur la situation financière du groupe Noga, a bien tenté de piéger le promoteur Nessim Gaon en lui proposant un rapport favorable contre espèces sonnantes et trébuchantes. Ce traquenard avorté est la thèse la plus vraisemblable, selon le procureur général Bernard Bertossa, qui vient d'ordonner le classement de la procédure pour les trois inculpés de ce dossier fleuve. Une décision qui suscite des oppositions de toute part. La défense entend demander un non-lieu devant la Chambre d'accusation, alors que la partie civile va recourir pour que les intéressés soient jugés. Autant dire que cette affaire, qui secoue la République depuis six ans et qui a valu un blâme au juge Kasper-Ansermet, n'a pas fini de faire couler de l'encre.

En décembre 1994, un complice de l'expert laisse entendre aux dirigeants de Noga que le Parquet s'intéresse de près à leurs affaires mais qu'un rapport favorable pourrait être livré moyennant finances. Il est enregistré à son insu. Cette bande, qui ne sera produite qu'en mars 1997, conduira à l'arrestation des deux larrons. Variant ses déclarations au fil de l'instruction, l'expert soutient finalement que son but était de piéger le promoteur en l'incitant à une manœuvre de corruption. C'est lui-même qui a eu l'idée du stratagème, assure-t-il, après avoir soutenu tour à tour que Laurent Kasper-Ansermet ignorait tout, qu'il était au courant, qu'il ne savait rien, enfin qu'il était informé. Ce que le magistrat a toujours démenti.

Dans son ordonnance de classement, le procureur général estime que l'expert ne voulait pas trahir sa mission contre rémunération. Dépeint par les témoins comme un homme «excessif» et souvent tenté de «trop en faire, ce dernier n'est toutefois jamais décrit comme un «malhonnête». A l'inverse, de nombreux éléments militent en faveur de la thèse du piège. Notamment, l'exigence que le versement par Noga se fasse par lettre de crédit ou accréditif. «Le maître-chanteur ou le corrompu cherche à effacer toute trace de sa turpitude, et la référence à ce type de paiement éclaire l'objectif réellement poursuivi», relève Bernard Bertossa. Pour ce dernier, le comportement de l'expert est dès lors comparable à celui d'un agent provocateur qui a échoué dans sa tentative. De ce fait, il ne peut être puni pour une tentative de corruption passive qu'il n'avait – selon la thèse qui apparaît la plus vraisemblable – pas l'intention de commettre. Bernard Bertossa se montre plus sévère à l'encontre du complice, qui n'avait pas été mis dans la confidence par l'expert et qui croyait donc participer à une infraction. Aussi condamnable qu'il soit au regard de la morale la plus élémentaire, son comportement n'est pas pénalement punissable, relève la décision, car il n'a pas été efficace.

Classées aussi, les infractions ayant trait à la soustraction de documents confidentiels. L'utilisation par l'expert de ces pièces n'a pas causé de préjudice considérable à la société de Nessim Gaon, dont le crédit était déjà en chute libre, estime le magistrat. Quant aux charges retenues dans ce contexte à l'encontre d'un ancien comptable de chez Noga, celles-ci sont trop ténues, ajoute Bernard Bertossa. En fin de compte, le seul délit qui pourrait être reproché à l'expert est celui d'avoir violé son secret de fonction en révélant l'existence de sa mission aux dirigeants du groupe. Un délit ancien et prescrit, relève le Parquet, pour lequel l'intéressé a déjà été sanctionné en perdant, à travers la publicité donnée à cette affaire, tout crédit.

Pour les avocats de l'expert, Mes Christian Lüscher et Vincent Spira, «cette décision est un tremplin pour un non-lieu». Même son de cloche du côté du défenseur du comptable, Me Robert Assaël, qui regrette néanmoins que le Parquet n'aille pas jusqu'au bout de son raisonnement en prenant la décision de blanchir totalement son client. Du côté de la partie civile, Me Michel Halpérin déplore ce classement comme étant la «marque d'une sélectivité dans l'acharnement du Parquet», tout en rappelant que Nessim Gaon fait lui toujours l'objet d'une procédure pour banqueroute.