Un premier suspense est levé dans la course à la succession de Michael Lauber. Et c’est le scénario le plus inattendu qui se réalise. La Commission judiciaire renonce à proposer un des deux finalistes à l’Assemblée fédérale et relance le processus de candidature. Ni le procureur général genevois Olivier Jornot, ni a fortiori le procureur fédéral Andreas Müller n’ont emporté la conviction de cet aréopage de parlementaires chargé de préparer l’élection du futur patron du Ministère public de la Confédération. Une décision qui va forcément reporter l’échéance initialement prévue en décembre et prolonger l’intérim à la tête d’une institution déjà très déstabilisée.

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Mis au concours après la démission de Michael Lauber, ce poste aura attiré peu de candidats. Sur les six dossiers enregistrés début octobre, seuls trois ont passé le premier filtre de la sous-commission et deux ont été retenus pour ce dernier round avorté. Et rien ne dit que la suite augure d’une déferlante prometteuse susceptible de satisfaire celles et ceux qui espéraient adouber une femme ou dénicher un profil plus conciliant.

«Pas toutes les qualités»

Dans un communiqué, diffusé ce mercredi, la commission explique ainsi sa décision: «A l’issue d’une procédure d’évaluation externe et de la seconde audition d’aujourd’hui, elle est arrivée à la conclusion qu’aucun des deux candidats ne possédait toutes les qualités personnelles et professionnelles requises pour occuper aujourd’hui ce poste particulièrement exposé.»

Par ailleurs, précise encore le texte, «la commission a décidé d’inviter les Commissions des affaires juridiques à modifier les bases légales pour relever à 68 ans la limite d’âge applicable au poste de procureur général de la Confédération». Peut-être que celle-ci a déjà un préretraité en tête ou qu’elle veut élargir le bassin afin de trouver un aspirant pour une période transitoire.

Olivier Jornot a pris acte de la décision par la voie d’un communiqué du parquet. «Il forme le vœu que la suite du processus aboutisse à l’élection d’un procureur général à même de permettre au Ministère public de la Confédération de remplir ses missions dans l’indépendance et la sérénité.» Enfin, «il se réjouit de poursuivre avec une détermination et un enthousiasme intacts le mandat auquel les Genevoises et Genevois l’ont élu».

Manque de transparence

Pour ce poste, la commission recherchait «une personne ayant une longue expérience dans une fonction similaire, possédant de solides compétences de direction et présentant toutes les garanties pour rétablir le calme à la tête d’une institution agitée ces dernières années par de nombreux remous».

Le profil du procureur général Olivier Jornot correspondait assez parfaitement à la description. Il était l’unique prétendant à diriger un Ministère public. De surcroît celui d’un canton qui voit passer des affaires complexes et sensibles. Son expérience des procédures, son goût du management, sa capacité de travail et sa présence sont des qualités reconnues par tous. Mais sa forte personnalité, son tempérament légendaire et sa manière sans concession de traiter les errements des politiques ont visiblement suscité des réticences. Surtout auprès des représentants UDC qui, à l’image du conseiller national Yves Nidegger, étaient désireux de lui barrer la route.

Eric Cottier, procureur général vaudois, ne cache pas son étonnement: «Olivier Jornot a les qualités essentielles exigées par le parlement. Que le procureur général d’un grand canton ayant démontré ses capacités professionnelles ne fasse pas l’affaire me surprend. J’y vois l’indice que c’est en réalité un autre profil qui est recherché. Peut-être plus celui d’un haut fonctionnaire que d’un haut magistrat. Si tel est le cas, il faudra désormais l’exposer en toute transparence.»

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Profil plus effacé

L’autre finaliste, Andreas Müller, s’était distingué, il y a quinze ans, en instruisant la célèbre affaire Tinner, du nom de cette famille d’ingénieurs dont trois membres ont été finalement condamnés en procédure simplifiée pour avoir livré de la technologie nucléaire à la Libye. Devenu procureur fédéral avec la réorganisation de 2011, le Fribourgeois s’est depuis lors effacé dans les méandres de cette grande maison. Au sein du département qui s’occupe de droit pénal international et d’entraide judiciaire, il n’a pas donné l’image d’un volontariste doté d’une vision stratégique.

Chargé d’instruire une plainte pour crimes de guerre déposée contre Rifaat el-Assad, l’oncle du président syrien, le procureur Müller avait été sommé par le Tribunal pénal fédéral d’aller interroger le suspect lors de son séjour dans un hôtel genevois. C’est encore lui qui avait signé le classement de la procédure menée contre une société tessinoise active dans le traitement d’or pillé en République démocratique du Congo, au grand dam des ONG qui avaient dénoncé l’affaire. Enfin, c’est toujours lui qui doit bientôt représenter le Ministère public dans le procès d’Alieu Kosiah, jugé pour des atrocités commises au Liberia après six années de détention provisoire et une instruction qui s’est déroulée à un rythme de sénateur.

L’incertitude liée à cette élection, elle aussi, risque bien de se prolonger encore longtemps.