Enquête

Le parquet veut poursuivre Pierre Maudet pour avoir accepté beaucoup d’argent du groupe Manotel

La procédure pénale devrait s’enrichir d’une nouvelle mise en prévention relative aux soutiens financiers dont a bénéficié le ministre genevois. Pour ce faire, le Grand Conseil devra accepter une extension de la levée d’immunité

L’année judiciaire genevoise commence fort. Une nouvelle mise en prévention pour acceptation d’un avantage se dessine pour Pierre Maudet. Le Ministère public a annoncé ce mardi avoir demandé au parlement une extension de la levée d’immunité afin de pouvoir poursuivre le ministre dans le cadre d’un volet supplémentaire. Celui des «prestations financières» versées par le groupe hôtelier Manotel et dont le conseiller d’Etat a bénéficié alors qu’il était en fonction.

La première bombe avait éclaté le 30 août dernier avec une demande de levée d’immunité très détaillée du parquet et très largement votée par le Grand Conseil. Celle-ci visait alors trois «cadeaux». Le fameux voyage à Abu Dhabi, organisé par des hommes d’affaires actifs à Genève et offert par la maison du prince héritier de l’émirat. L’anniversaire fêté à L’Escobar, un établissement tenu par la même équipe, et dont la facture a connu un destin plutôt compliqué. Enfin, le sondage de campagne pour lequel des sociétés dirigées par les compagnons de voyage – Magid Khoury et Antoine Daher – ont versé quelque 34 000 francs.

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Philanthropie suspecte

Durant cette instruction, d’autres éléments sont apparus et ont suscité la curiosité des procureurs. L’existence de l’Association de soutien à Pierre Maudet et du désormais fameux Cercle Fazy-Favon (sorte de trésor de guerre radical), ainsi que l’examen de leurs comptes, ont révélé l’appui sonnant et trébuchant de Manotel au magistrat PLR. Ces virements ont atteint un montant de 105 000 francs, relève le communiqué du parquet. Sur cette somme, 75 000 francs ont été versés alors que Pierre Maudet était déjà au Conseil d’Etat. La générosité du groupe Manotel envers le ministre est si importante qu’elle en est visiblement devenue suspecte.

Le Ministère public veut aussi ajouter à sa liste des cadeaux problématiques l’apéritif organisé pour les 40 ans du ministre. Cet anniversaire, célébré le 6 mars 2018 dans un des six hôtels du groupe, a réuni environ 200 personnes et coûté 20 000 francs. La facture des agapes a été réglée par Manotel, précise encore le communiqué.

La demande d’étendre la levée d’immunité à ces nouveaux éléments n’est pas vraiment une surprise. En novembre dernier, les procureurs avaient perquisitionné le siège du groupe hôtelier afin de mettre la main sur la documentation détaillant cette philanthropie inhabituelle. Signe que ce terrain du financement politique – bien que délicat – allait être exploré sous l’angle pénal. Il ne manque plus que l’aval du Grand Conseil.

Agenda des opérations

Cette requête complémentaire s’avère indispensable, car les faits sont distincts de ceux qui avaient motivé la première levée d’immunité de Pierre Maudet. La nouvelle demande d’autorisation de poursuivre le conseiller d’Etat pour un délit commis dans l’exercice de ses fonctions devra effectuer le même chemin que la précédente.

Le président du Grand Conseil, Jean Romain, a d’ores et déjà établi l’agenda des opérations. «Le Bureau se réunit ce jeudi et transmettra la requête à la commission législative qui siège le 11 janvier. Pierre Maudet pourra être convoqué la semaine suivante afin d’être entendu et le vote du Grand Conseil devrait avoir lieu le 25 ou le 31 janvier.» On imagine mal le parlement, déjà très remonté contre les cadeaux reçus par le ministre, refuser l’ajout de ce volet.

Contactés, les avocats du conseiller d’Etat, Mes Grégoire Mangeat et Fanny Margairaz, soulignent «que les éléments relatifs à Manotel sont connus depuis plusieurs semaines et que cet élargissement de la demande d’immunité était attendu et nécessaire pour que le Ministère public puisse mener son enquête sur ces faits». La défense ajoute: «Sur le fond, Monsieur Maudet conteste très fermement avoir violé la loi.»

A la tête de Manotel

Le groupe Manotel a été fondé par Omar Danial. Cet ancien beau-frère de Magid Khoury a également investi dans le projet d’une école privée suisse à Dubaï. En mai 2015, l’établissement avait reçu la visite d’une délégation économique emmenée par Pierre Maudet. La société d’Omar Danial, Finial Capital, détient la moitié des actions du groupe hôtelier qui se concentre sur des établissements trois et quatre étoiles basés sur la rive droite. L’autre actionnaire, JER Partners, est une société spécialisée dans la gestion de produits financiers et immobiliers.

Quant à Paul Muller, le PDG de Manotel, ancien président de Genève Tourisme, il s’est exprimé récemment dans les colonnes du quotidien Le Courrier au sujet des versements. Ce dernier souligne que les dons (dont il conteste l’ampleur) se sont étalés sur six ans et trois campagnes électorales. Ceux-ci visaient à soutenir l’action, non pas d’un parti, mais d’un candidat qui a beaucoup fait en matière de sécurité. «Nous avons quelque chose à gagner chaque fois que l’on travaille pour améliorer la destination Genève. Si elle se porte bien, Manotel se porte bien», explique encore Paul Muller dans cet entretien.

Préoccupation touristique

Force est de constater que le groupe Manotel a eu des raisons de se féliciter de ce «sponsoring» politique. Presque oubliée, la sécurité. A la veille des dernières élections, le tourisme est devenu l’une des préoccupations majeures du conseiller d’Etat.

En février 2018, dans une interview accordée au Temps, exclusivement sur ce thème, Pierre Maudet disait ainsi vouloir révolutionner la Genève touristique. Il s’inquiétait des nuitées qui stagnent et annonçait l’organisation des états généraux du tourisme réunissant une centaine d’acteurs du secteur. «Ouvrir la nouvelle législature avec ce dossier sera très stimulant», confiait-il encore. C’était avant le séisme politique et les affres judiciaires.

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