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SUISSE

La part d'ombre de Louis Agassiz

Les inclinations racistes du scientifique suscitent la polémique à l'occasion des festivités qui marquent le bicentenaire de sa naissance.

Faut-il déboulonner Louis Agassiz? La question suscite la polémique à l'occasion du bicentenaire de la naissance du naturaliste et glaciologue fribourgeois (1807-1873). En cause: les inclinaisons racistes du grand homme, longtemps méconnues. «Agassiz n'était pas seulement un brillant scientifique, c'était aussi un précurseur de l'idéologie de l'apartheid, souligne l'historien saint-gallois Hans Fässler, initiateur de la campagne «Démonter Agassiz». Il refusait le métissage et proposait de parquer les Noirs dans les Etats du sud des Etats-Unis. Cela n'apparaît pas, ou trop peu, dans les manifestations organisées en sa mémoire.»

D'Agassiz à Renty

Pour Hans Fässler, il est important d'ouvrir le débat. Le 28 mai dernier, date de la naissance d'Agassiz à Môtier, dans le Vully, le militant antiraciste a envoyé un courrier à plusieurs communes et institutions pour faire connaître «la face obscure» du personnage. Avec une proposition iconoclaste: débaptiser le Agassizhorn (3953 m) pour lui donner le nom de Rentyhorn, du nom d'un esclave qu'Agassiz avait photographié en 1850 comme «preuve scientifique» de l'infériorité de la race noire.

Les accusations de Fässler reposent sur les recherches effectuées pour son ouvrage Reise in Schwarz-Weiss. Schweizer Ortstermine in Sachen Sklaverei (2005), qui sortira en traduction française cet automne. Il cite notamment une lettre qu'Agassiz avait envoyée à sa mère en 1846, peu après sa première rencontre avec des esclaves noirs à Philadelphie. Extraits: «Je ressentis de la pitié à la vue de cette race dégradée et dégénérée et leur sort m'inspira de la compassion à la pensée qu'il s'agissait véritablement d'hommes [...] En voyant leurs visages noirs avec leurs lèvres épaisses et leurs dents grimaçantes, la laine sur leur tête, leurs genoux fléchis, leurs mains allongées, leurs grands ongles courbes et surtout la couleur livide de leurs paumes, je ne pouvais détacher mes yeux de leurs visages afin de leur dire de s'éloigner [...] Quel malheur pour la race blanche d'avoir, dans certains pays, lié si étroitement son existence à celle des Noirs! Que Dieu nous préserve d'un tel contact!»

Etrangement, cet aspect du personnage a très souvent été tu ou sous-traité par les historiens. Cela s'explique d'abord par le choix de mettre l'accent sur ses travaux scientifiques dans des domaines aussi variés que l'étude des glaciers, des fossiles et son opposition frontale à la théorie de Darwin sur l'origine des espèces. Ses thèses racistes ont été largement censurées afin de ne pas mettre à mal l'image idéalisée du savant. Ainsi, dans l'ouvrage Louis Agassiz: His life and correspondance, son épouse, Elisabeth Carry Agassiz, a consciencieusement fait disparaître les passages les plus explicites de la lettre de 1846.

«Une répulsion viscérale»

Auteur d'une biographie* très complète sortie à l'occasion du bicentenaire du scientifique, Marc-Antoine Käser a consacré un chapitre à la question. «Agassiz était une personnalité très complexe, avec de nombreuses zones d'ombre. Son racisme s'est développé sur la basse d'une répulsion viscérale. C'était un sentiment extrêmement répandu à l'époque. La différence, c'est qu'il exerçait une énorme influence sur l'opinion publique américaine. Il a profité de son statut pour promouvoir ses théories ségrégationnistes. En cela, il a pris une responsabilité très lourde.»

En brisant ce qu'il considère comme «une omertà», Hans Fässler a réussi la première partie de son pari. Le deuxième volet - débaptiser le Agassizhorn - s'annonce plus compliqué. Compétentes pour renommer leur sommet, les communes de Grindelwald (BE), Guttannen (BE) et Fieschertal (VS) s'opposent au projet. Pour le président de la commune de Grindelwald, Andreas Studer, la proposition de Fässler constitue «une insolence à l'encontre d'un de nos pionniers les plus méritants». Il accuse l'historien - membre du Parti socialiste - d'utiliser l'affaire «à des fins politiques» et craint qu'elle ne nuise «à l'image» de sa commune.

Conseil fédéral interpellé

Malgré cet accueil glacial, le comité «Démonter Agassiz» garde espoir. Il a soumis la proposition au Conseil fédéral le 22 juin dernier via une interpellation du conseiller national socialiste genevois Carlo Sommaruga. «Je reste optimiste, car ce ne serait pas la première fois que le Conseil fédéral modifie le nom d'un sommet», indique Hans Fässler. L'épisode remonte à 1863: la «Höchste Spitze» (la plus haute pointe) avait pris le nom de Pointe Dufour en l'honneur du général et cartographe Guillaume-Henri Dufour.

Triomphe du politiquement correct

Parmi les scientifiques concernés, la volonté de gommer le nom d'Agassiz ne séduit guère. Ainsi pour Christophe Dufour, conservateur du Musée d'histoire naturelle de Neuchâtel, qui abrite l'exposition «Aglagla, l'âge de glace» à l'occasion du bicentenaire, il faut «parler des zones d'ombre, pas les effacer en gommant un nom».

Marc-Antoine Käser fait la même analyse: «C'est le triomphe du politiquement correct. Cela nous affranchirait de la nécessité de nous confronter à ce passé. Et puis c'est un processus qui n'aurait pas de fin. Dans cet esprit, on pourrait rebaptiser un nombre incalculable de stations de métro.»

Hans Fässler veut rétablir «un certain équilibre» entre Agassiz le glaciologue et Agassiz le raciste. Mais pas question, pour lui, de s'attaquer à tous les lieux qui portent le nom du naturaliste. «Ils sont de toute manière beaucoup trop nombreux», note l'historien, qui a notamment recensé une avenue (à Lausanne), un espace (à Neuchâtel), un bloc erratique (à Môtier), un lac, une vallée et plusieurs sommets en Amérique du Nord.

En attendant que le Conseil fédéral prenne position, «Démonter Agassiz» continue son travail de sape. Le 23 août, il distribuera 500 cartes topographiques au 1:25000 de la région du Finsteraarhorn où le Rentyhorn aura remplacé le Agassizhorn. Restera en tout petit le Agassizjoch, col situé à 3749 mètres d'altitude. «En allemand, «das Joch» signifie à la fois «le petit col» et «le joug», détaille Hans Fässler. Le parallèle nous a tout de suite paru intéressant.»

* Marc-Antoine Käser, «Un savant séducteur: Louis Agassiz (1807-1873), prophète de la science»; l'ouvrage est publié aux Editions de L'Aire, à Vevey.

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