Qui est socialiste et occupe des responsabilités politiques en matière de sécurité s’expose à un argument massue récurrent: comment peut-on parler d’armée et de défense lorsqu’on est pour la disparition de la Grande Muette? Depuis le fameux congrès de 2010 à Lausanne, il est en effet inscrit dans le programme du parti que le «PS milite en faveur de la suppression de l’armée». Mais à l’aube de devoir se prononcer sur l’achat d’avions de combat, qui signifiera la fin ou la survie des forces aériennes suisses, dans une époque marquée par la menace terroriste, cette idéologie est une épine de plus en plus douloureuse dans le pied du parti de gauche.

Un nouveau concept

Du moins pour ceux qui sont en première ligne. Membre de la commission de la politique de sécurité du Conseil national, Pierre-Alain Fridez (PS/JU) a ainsi pris la plume, sous l’impulsion du chef de groupe Roger Nordmann, et élaboré un nouveau concept de défense documenté qu’il qualifie de «progressiste et pragmatique».

Se fondant sur ses expériences à l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe et en commission, il identifie quatre menaces réelles pour la Suisse: terrorisme, cyberattaques , criminalité organisée et transfrontalière et changements climatiques. Pour y répondre, il plaide pour une armée de milice de 60 000 hommes consolidée par des troupes spéciales professionnelles de 800 à 1000 hommes. Disposant d’un budget de 4 milliards de francs (un milliard de moins qu’aujourd’hui), cette armée interviendrait de manière subsidiaire aux forces de police et aux gardes-frontière qui verraient leurs moyens renforcés.

Les antimilitaristes et ceux qui se taisent

Cette approche diverge fondamentalement de la politique de défense des partis conservateurs. Mais elle constitue une révolution, en comparaison avec le programme du PS. Le papier de Pierre-Alain Fridez a circulé pour l’instant au sein du comité directeur et parmi les commissions de défense. Les réactions sont contrastées. «C’est une bonne contribution pour la réflexion. Mais ce n’est pas encore quelque chose qui va faire bouger les lignes, estime le conseiller national Carlo Sommaruga (PS/GE), lui aussi membre de la Commission de la politique de sécurité. La base du PS est majoritairement pacifiste et de manière assez ancrée. L’objectif à long terme de la suppression de l’armée est un bon rappel de la nécessité de la dynamique de dialogue et de collaboration». Dans la pratique, le Genevois ajoute que la vision de l’armée développée à Berne par le PS est «évolutive», Pierre-Alain Fridez incarnant selon lui un «courant».

Chef du groupe parlementaire, Roger Nordmann se réjouit quant à lui d’un «papier cohérent et bien construit, qui alimentera le débat interne au groupe et pourquoi pas externe: Nous sommes souvent dans une situation où les antimilitaristes tiennent le crachoir et les autres ne disent rien». Le débat s’annonce d’autant plus vif que le PS doit clarifier sa position dans la perspective de l’achat de nouveaux avions de combat, qui résonnera comme un oui ou un non à l’armée.

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La remuante Jeunesse socialiste aurait même déjà voulu en parler lors du congrès de samedi dernier à Fribourg. Le comité directeur a reporté le débat à octobre. «On peut être un bon socialiste en étant pour ou contre les avions de combat. Ce n’est pas une question identitaire existentielle pour le PS», assure Roger Nordmann. Le Vaudois voit le concept de son collègue aussi comme un coup de pied au Département de la défense, auquel la gauche reproche de ne pas savoir présenter de vision claire des menaces réelles pesant sur le pays.

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«Une réduction de la taille de l’armée permettrait de lutter contre les risques les plus importants»

Pierre-Alain Fridez (PS/JU), membre de la Commission de la politique de sécurité du National.

Le Temps: Pourquoi ce texte maintenant?

Pierre-Alain Fridez: «Lors de la campagne contre l’achat du Gripen en 2014, j’avais parfois un sentiment désagréable. La guerre avait éclaté en Ukraine et des personnes m’interpellaient en me disant: «La guerre est chez nous!» Nous devons répondre de manière documentée à ces arguments. J’ai eu envie de mettre ma réflexion sur le papier. Elle constitue une base idéologique pour affronter les débats futurs sur la politique de défense. On remarque, comme dans le cas de l’Ukraine, que les nouvelles zones de tensions en Europe éclatent dans des régions qui bordent les frontières dont a hérité la Russie après la chute du mur de Berlin. Ces événements réclament une résolution locale mais ils ne sont pas susceptibles de créer à nouveau les conditions d’un embrasement généralisé de l’Europe. Notamment parce que l’OTAN est là.

Le parapluie de l’OTAN protège la Suisse dites-vous. Mais avec l’imprévisibilité de Donald Trump, peut-on se fier à cette organisation dont nous ne sommes au surplus pas membres?

Le président des Etats-Unis demande plus d’efforts financiers de la part des pays européens. Mais pour le reste, le système est solide. L’OTAN n’a aucun risque de tomber en désuétude. Elle reste forte, en investissant presque quatre fois plus que la Russie dans sa défense. Je pense que nous devons reconnaître que la Suisse est protégée par le parapluie de l’OTAN. Nous sommes en quelque sorte le passager clandestin de cette organisation. Nous ne pouvons pas y adhérer. Nous sommes neutres. Mais nous pouvons contribuer à l’effort commun par notre politique de promotion de la paix et d’aide au développement.

Votre propos est de dire que la Suisse est à l’abri d’une guerre conventionnelle. Pourquoi dès lors maintenir une armée?

Restons pragmatiques. Le risque réel d’une attaque conventionnelle de la Suisse est infime. L’utilisation des moyens investis dans la défense, limités, doit donc se faire en priorité pour répondre aux menaces réelles: terrorisme, cyberattaques, criminalité et catastrophes climatiques. Cela dit, on peut garder un socle de base pour l’armée. Je parle d’une police aérienne avec 20 à 30 avions, d’une défense sol-air comme assurance, de troupes mobiles et bien équipées, mais pas d’artillerie. Je parle de forces spéciales, notamment en cas d’attaque terroriste, de police et de renseignement militaires, de forces de sauvetage, du génie et de promotion de la paix. Cette réduction de la taille de l’armée permettrait de dégager environ un milliard de francs pour lutter contre les risques les plus importants.

La guerre du futur sera technologique, avec des drones, des robots, des avions furtifs, non détectables, des équipements extrêmement chers

Les acquisitions prévues par l’armée suisse ces prochaines années se montent à des dizaines de milliards de francs. Et malgré tout, l’armée resterait d’un niveau médiocre, selon vous. Pourquoi?

L’achat de 20 avions et d’un nouveau système de défense sol-air coûterait déjà 8 milliards de francs, alors que l’armée dispose de 1 à 1,2 milliard par an pour ses acquisitions. On nous parle d’acquérir des chars, de l’artillerie, des véhicules. Nos besoins sont énormes. Mais même si on acquiert tout cela, notre armée resterait à un niveau médiocre car les autres armées sont passées à autre chose. La guerre du futur sera technologique, avec des drones, des robots, des avions furtifs, non détectables, des équipements extrêmement chers.

Alors investissons davantage dans la défense…

Nos moyens seront toujours dépassés. Les Etats-Unis investissent 600 à 700 milliards de dollars par année dans leur armement et dans ces technologies. L’ensemble de l’Europe, 200 milliards. C’est la quadrature du cercle. Nous devons nous concentrer sur les vraies menaces.