«On assiste, de façon rampante, à la naissance de ce que l'on pourrait appeler le Sozialistische Volkspartei.» Le jeu de mots (SVP, c'est l'appellation contrôlée de l'UDC outre-Sarine) de ce délégué socialiste a l'air d'une boutade, il n'est pourtant que l'expression un peu angoissée d'une réalité nouvelle: hier objectif fédérateur incontesté, l'Union européenne (et l'adhésion subséquente de la Suisse) se transforme aujourd'hui en pomme de discorde pour la gauche sociale-démocrate. L'euroscepticisme s'y enracine. Il y prospère, même. Le constat, problématique, a dominé une bonne part des débats ce week-end, à Naters, près de Brigue (VS).

Jadis les plus euro-enthousiastes, ce sont avant tout les sections genevoises, traduisant par osmose géographique et intellectuelle le débat qui agite la gauche française, qui ont lancé les banderilles les plus vives contre une Europe dont elles critiquent le «néo-libéralisme à tous crins». «Il faut lire la charte de la Constitution européenne, c'est un instrument de démantèlement social, qui ne garantit même plus le droit à l'école obligatoire publique et gratuite», s'insurge cette déléguée de Carouge. Pourtant, le «papier» produit par le comité central sur la position du PS à l'égard de l'intégration européenne réitère l'adhésion comme seule solution, et engage le Conseil fédéral à rouvrir des négociations dans ce but durant la présente législature – notamment parce que la voie bilatérale est «antidémocratique», son principal mérite ayant été de montrer qu'il existe une marge de manœuvre pour la Suisse. Le texte, qui, amendé, a fini par être adopté par le congrès socialiste, s'offre un surtitre en guise d'échappatoire: «Oui à la défense des intérêts de notre pays en Europe.»

«Nous avons vu venir ces craintes eurosceptiques, explique Pierre-Yves Maillard, réélu dimanche sans discussion à la vice-présidence de son parti. Voilà pourquoi notre texte tente d'effectuer un pas de côté par rapport à la position inconditionnelle qui prévalait jusqu'ici. Nous voulons pouvoir négocier avec l'Europe, et défendre le service public, la démocratie directe ou le maintien du franc.»

Peter Bodenmann considère, pour sa part, que le papier européen du Parti socialiste est «de l'eau de rose». Dans son fief de Brigue, l'ex-patron du PS suisse n'allait pas rester coi. Pour son grand retour au premier plan, l'hôtelier le plus politisé de Suisse a demandé au PS d'être «plus à gauche, plus écologiste, plus européen, plus compétent en économie et plus conceptuel». Mais il cultive les paradoxes: l'Europe est à la fois ce qui a manqué depuis douze ans à la Suisse, dont la croissance patine, et l'adhésion est «le seul moyen» pour réformer son marché intérieur et faire baisser des prix surévalués qui dévorent le pouvoir d'achat de ses habitants. Mais l'UE est aussi l'hydre néo-libérale dont la gauche suisse devrait infléchir la course en utilisant les instruments de la démocratie directe.

Pire, en complet désaccord avec Micheline Calmy-Rey, qui l'accuse d'agiter «des slogans, pas des arguments», Peter Bodenmann attaque les Accords de Schengen (carte blanche à «l'Etat fouineur») et de Dublin (un renforcement de la xénophobie) – même s'il finit par recommander de les approuver, «parce que c'est sur l'Europe que nous votons». La menace d'un référendum contre l'extension de la libre circulation des personnes à l'Est européen? Une question de survie pour les syndicats, affirme Peter Bodenmann. «Il faut harceler les conseillers d'Etat, comme Rita Furrer (UDC) à Zurich, qui ne contrôlent pas le dumping salarial, confie-t-il au Temps. Je suis sur le terrain, chaque jour j'entends dix histoires d'abus, rien qu'à Brigue. Ça chauffe tellement que si rien n'est entrepris, nous aurons la pire vague de xénophobie depuis Schwarzenbach.»

La voix de Bodenmann porte. Effrayés par les boulevards néo-libéraux qu'ils décèlent dans la Constitution européenne, de nombreux socialistes sont très tentés de ne pas «avaler les dures pilules» (dixit encore Bodenmann) de Schengen/Dublin – et, dans la foulée, de dire non, le cas échéant, à l'extension des Bilatérales I. Une perspective qui inquiète Micheline Calmy-Rey. «Si nous perdons cet éventuel référendum l'été prochain, les conséquences seront d'importance pour la Suisse», met en garde la conseillère fédérale genevoise. Et refuser Schengen/Dublin pour des raisons tactiques, reculer pour mieux sauter? «Une stratégie imprudente, dangereuse, erronée et naïve: comment peut-on priver les Suisses d'accords avantageux dans le but stratégique de les mettre sous pression?» Schengen, par ailleurs, est «un projet social-démocrate, bénéfique y compris pour les hôteliers de Brigue!» Dans un coin de la salle, Peter Bodenmann hoche négativement de la tête.

Mais Hans-Jürg Fehr, président du PS, contre-attaque: «Non seulement il n'est pas très cohérent, mais surtout il tape à côté de la cible, parce que notre position actuelle sur l'Europe précède justement un débat détaillé. Il exige de nous ce que nous avons prévu de faire plus tard», confie-t-il. Plus tard? Manifestement, le grand débat socialiste autour de l'Europe a déjà commencé.