Nous publions ces jours une série d'articles sur l’identité suisse, celle qui rassure et celle qui surprend. Ils seront rassemblés dans un numéro spécial à paraître vendredi 31. Ces réflexions ne seraient pas les mêmes sans vous, qui nous lisez et nous avez écrit après notre appel à témoignages. Vous trouverez ici quelques-unes de vos lettres, légères ou plus graves, sur ce qui vous étonne encore en Suisse.

Un inconfort mental

Renato Salvi, la Chaux-de-Fonds

Je suis né à La Chaux-de-Fonds en 1956, vivant entre deux cultures. Je suis un «secundo» d’origine italienne – ce terme est intéressant en soi. Depuis longtemps, et encore aujourd’hui, je me pose la question: en quoi mes origines et mon intégration en Suisse influencent ou ont influencé le cours de ma vie? J’ai lu ce matin dans la presse que deux loups ont été naturalisés, c’est-à-dire empaillés. Moi aussi j’ai été naturalisé. Est-ce seulement à ce prix qu’un pays peut accepter en son sein un autre ressortissant? Ne pas bouger, ne pas faire de remous, être façonnable pour être en tout temps identifiable?

Je l’écris en français, ma langue de cœur ne saurait le faire. Toute ma vie durant je serai tiraillé entre ces deux moi, entre deux langues, entre deux cultures. Jamais je ne serai sûr de choisir le mot adéquat, de ne pas doubler voyelles et consonnes en jonglant en permanence, d’utiliser le bon article (celui-ci prenant une forme différente souvent de l’une à l’autre), de toujours saisir le sens d’un mot, comme s’il voulait m’échapper, ne pas être mien. Ma langue de cœur est pulsionnelle, imaginative, sensorielle; ma langue de tous les jours «technique», nécessaire.

C’est un «inconfort mental» comme le définit Julia Kristeva qui me poussera vers cette autre forme d’idiome, d’écriture graphique, qui est celle de l’architecture. Ce sera hors des habitudes convenues, des conventions faciles et des normes paralysantes. Ceci me vaudra des luttes innommables, bien des déconvenues, mais aussi quelques belles découvertes et reconnaissances toutes issues d’une quête et d’incertitudes permanentes.

Parce qu’être créatif, imaginatif, c’est être en émigration. Cette autre affirmation affleure à ma mémoire. On s’aventure en pays inconnu, on quitte le sien dans l’espoir d’une découverte, d’un ailleurs que soi-même. Et si mes racines étaient dans mes pas, comme l’affirme Adonis, poète et philosophe – le pseudonyme d’Ali Ahmed Saïd Esber? Et si je suivais «Il Viandante» de Zoran Music dessiné à l’encre de chine, habillé de pluie, son visage enfoui sous son chapeau à larges bords qui fait fi des frontières, pour outrepasser les bords de cette feuille?

Aujourd’hui, une seule certitude: celle de franchir une nouvelle fois la frontière pour rejoindre le petit cimetière des miens, de l’autre côté.


La singularité des enfants de saisonniers

Daniel Bena, Colombier

Le 7 mai 1966, je suis né à Neuchâtel. Mais sur mon permis C il est indiqué: date d’entrée, 12 mai 1967. La raison de cette singularité? Mes parents étaient saisonniers et je n’avais pas le droit de séjourner en Suisse.

Cette singularité étonne toujours les personnes à qui je la raconte. Personnellement, je trouve important de rappeler que nous, les enfants de saisonniers et travailleurs italiens arrivés dans les années 1960, avons vécu des situations difficiles, tant au niveau de l’intégration qu’à l’école et dans la vie de tous les jours.


Le compromis, les frontières, les accents

Michel Mulliez, Genève

Je suis établi en Suisse depuis 1968 après avoir été travailleur frontalier depuis Thonon-les-Bains. J’ai vécu à Nyon, à Morges, de nouveau à Nyon, puis à Genève. Ce qui me paraît remarquable en Suisse?

Le sens et la volonté du compromis, en politique comme dans l’organisation et la vie sociale. Un «plus» différenciant.

Les régions frontalières romandes et tessinoises sont sous l’influence de leurs grands voisins alors qu’en Alémanie, la réticence et la réserve sont grandes à l’égard de l’Allemagne.

Le mépris étonnant des Romands pour le Schwyzerdütsch et le désir d’apprendre l’allemand, jugé difficile et peu utile, alors que le Hochdeutsch est une très belle langue et que les dialectes sont assez savoureux.

Le cantonalisme diversifié, voire la diversité des accents, qui changent tous les 100 km environ et sont très distinctifs, du Jura au Valais, en passant par Genève, Vaud et Fribourg.

Voici mon petit tour d’horizon, je suis maintenant binational et je vote chaque fois des deux côtés…


Les petits groupes et petits plats

Radu Ionescu, Lausanne

Abonné depuis toujours à votre journal, ainsi qu’à son prédécesseur couleur bordeaux, j’ai lu votre appel pour des «particularités locales» qui me surprennent encore, même au bout d’exactement (ce mois-ci) trente-sept ans de vie à Lausanne et à Pully.

En voilà deux qui m’ont toujours frappé:

Le maintien des amis en «clusters». On évite de mélanger les amis appartenant à des groupes différents. Par exemple, on sort avec les amis gardés du temps du gymnase, sans y convier certains amis qui font partie de ceux acquis pendant les études universitaires ou au centre de fitness local. De même, on n’est pas invité à rejoindre un très vieil ami dans son groupe, disons, de la chorale.

La frugalité alimentaire chez soi. Rares sont ceux et celles qui dédient beaucoup de temps et de passion à préparer des plats recherchés, ne serait-ce qu’une fois par semaine. Par conséquent, quand ils vont au restaurant, ils ne s’attendent pas à être surpris. Ce qui conduit à des cartes de mets de restaurant plutôt répétitives, sans beaucoup d’imagination.


La confiance, le service militaire et les bouteilles de lait

David Jobling, Genève

Je suis d’origine britannique. Arrivé en Suisse en 1983, j’ai travaillé pendant vingt ans pour une multinationale américaine, puis pendant treize ans dans différentes entreprises suisses. Et depuis trois ans maintenant je suis à la retraite.

Je vous offre trois exemples de particularités locales:

Les gens (dont moi) se font confiance, les PME aussi. Exemple: un jeudi soir il pleut. Nous constatons qu’il y a une infiltration d’eau par le toit de notre appartement, au dernier étage. Vendredi matin j’appelle une entreprise du coin avec laquelle je n’avais jamais travaillé auparavant. L’après-midi deux techniciens arrivent. Ils réparent la fuite et, quand ils sont sur le point de partir, je leur demande si je ne devrais pas au moins signer quelque chose. Réponse: «Pas besoin, la facture arrivera un jour.» Quand elle arrive, quatre semaines plus tard, elle est plus que raisonnable, surtout vu l’urgence de ma situation quand j’ai appelé.
A ma connaissance, cela ne marche pas comme ça dans d’autres pays.

Le service militaire. Je ne l’ai jamais fait, mais les enfants de personnes de notre entourage le font actuellement. Ici, ce service nous semble parfaitement normal. Mais c’est quand même très différent de ce qui se passe dans d’autres pays. Rajoutez à ceci le paradoxe que, bien que ce soit dans la nature humaine de vouloir bien faire, rares sont ceux qui veulent bien faire au point de se faire remarquer et être choisi pour revenir comme officier.

Je sais que je ne suis pas le premier à l’avoir remarqué, mais puisque je le vois chaque jour au petit-déjeuner, je pose la question: pourquoi en Suisse le lait entier s’appelle «lait» et le lait demi-écrémé «drink»?


Cette discrétion tout helvétique

Rafael Matos-Wasem, Sion et Vevey

Je suis né au Venezuela en 1961, d’un père d’origine espagnole et d’une mère allemande. J’ai eu l’occasion d’habiter au Venezuela, au Costa Rica et aux Etats-Unis avant de venir habiter en Suisse. Je suis venu une première fois à l’âge de 15 ans et cela pendant quatre ans. Je suis revenu étudier en Suisse en 1985, à l’âge de 24 ans, tout en prévoyant de rentrer au Costa Rica pour y travailler.

Or, j’ai rencontré une Genevoise, en partie d’origine polonaise, dont je suis tombé amoureux. Je suis alors resté en Suisse depuis, à l’exception d’un séjour d’un an en Espagne, pour une thèse.

Depuis lors, je suis devenu Suisse. Et beaucoup de choses me surprennent et me posent parfois problème: cette discrétion tout helvétique sur le niveau des salaires ou la vie privée, les réticences – en général – à avoir des contacts physiques, le fait de se sentir obligé de partir au loin pour les vacances, et ce malgré la beauté et la diversité du pays. Des fois je mets encore les pieds dans le plat.


Plus de 60 ans hors d’Angleterre

Gerald Lander

Je suis Anglais. Retraité âgé de 82 ans, j’ai quitté la Grande-Bretagne en 1956, passé huit ans en Allemagne et vis à Genève depuis 1965. En plus de l’anglais, je parle parfaitement le Hochdeutsch et – presque parfaitement – le français. Je suis marié à une Allemande et nous avons une fille de 49 ans, née à Genève et de nationalité préférée suisse.

Pour des raisons personnelles, mon épouse et moi avons gardé nos nationalités d’origine et avons le permis C depuis plus de 50 ans. Nous sommes parfaitement intégrés dans la vie genevoise. Et toute la famille est trilingue. Entre nous chacun parle sa langue principale – français, anglais ou allemand – et cela ne pose aucun problème.

Il y en a un ici que je peine à comprendre. Comment se comporter et s’adresser aux personnes autour de soi. En anglais, c’est simple: c’est «you» et l’usage du prénom, même pour les personnes que l’on rencontre pour la première fois. Mais je remarque que notre fille tutoie davantage les personnes, de son bureau par exemple, que moi quand j’avais son âge.

Dans notre immeuble, où nous sommes tous propriétaires, nous en sommes toujours après 40 ans de vie commune à employer «Monsieur», «Madame» et «vous». Je me souviens encore de mes années de jeunesse durant lesquelles je proposais le «tu» à une fille qui me plaisait. Mais il fallait faire attention: «Ah, ah…, disaient les camarades de bureau. Il y a quelque chose entre eux?»


Tapis roulant, invitations et pistons

André Guinnard, Verbier

Anglais de naissance, je suis établi en Suisse depuis 70 ans. Vous dites? Pour votre édition spéciale, c’est depuis trop longtemps? Attendez! J’ai eu la chance de porter un nom suisse et d’être catholique de naissance. Un atout exceptionnel pour faciliter l’intégration de notre famille à Fribourg et en Valais, où je réside depuis 1959. Mon flegme souligne mes origines.

Ce qui me surprend ou me frappe encore? Les Suisses sont incapables de se tenir naturellement à droite sur un tapis roulant. Impossible alors de les dépasser sans déranger.

Bien que cela change un peu, je reste également étonné que les Suisses préfèrent cultiver des géraniums plutôt que des plantes utiles, sur leurs balcons et terrasses.

Contrairement aux Anglais, par exemple, les Suisses n’invitent pas volontiers des «étrangers» chez eux, pour un cocktail ou un repas.

Les Suisses reprochent aux Anglais, notamment, leur esprit colonialiste – et moi aussi. Mais les Suisses qui «donnent la priorité aux Suisses» lors d’élections, pour l’attribution de mandats, ou encore pour une place d’apprentissage, voire pour une promotion professionnelle, ne sont-ils pas dans la même mouvance?

Bien que je garde d’étroits contacts en Angleterre, j’ai aussi intégré la vie sociale de mon pays d’adoption et je réagis comme tout un chacun. Mais, lorsque je me prénommais Roy Andrew, mon intégration était quasi impossible. Les gosses se moquaient de moi. A 12 ans, avec la réception de mon passeport suisse, je me suis fait appeler André… et tout a changé.


A la rédaction du «Temps» aussi, la Suisse continue d’étonner

«Le Temps» est comme la Suisse, plurinational. Quelques-uns des membres de la rédaction non suisses, mais résidents de longue date ou y travaillant depuis longtemps, partagent ce qui les étonne encore

Le statut de locataire

Ce qui m’étonne encore en Suisse est de voir à quel point l’accès à la propriété, pour ceux qui pourraient se le permettre, ne semble pas être une fin en soi, contrairement à ce qu’on peut observer dans d’autres pays européens, la France ou l’Espagne par exemple. Ailleurs, c’est un tel «accomplissement», une telle garantie et presque un soulagement pour les jeunes professionnels qui ont la chance d’en avoir les moyens, que ce non-enjeu ici (évidemment dû à plusieurs facteurs) me pousse parfois à me demander: est-ce là l’ultime preuve de confiance en l’avenir que de ne même pas penser à acheter un toit quand on peut pourtant en avoir un à soi?

Les buanderies communes

Quelle drôle et ingénieuse institution romande. De prime abord déconcertée par la généralisation de cette pratique, j’en suis devenue une ambassadrice. Même à Paris, logée dans une chambre de bonne, j’avais une machine à laver qui grignotait le peu de mètres carrés disponibles. Ne pas acheter un énième équipement d’électroménager, ne pas l’installer dans ma cuisine ou salle de bain et surtout anticiper désormais mes lessives, j’ai trouvé ce concept étonnamment séduisant. Respecter un planning pour que chacun puisse disposer de la machine à laver et du séchoir, penser à recharger une carte… Je me souviens de nos éclats de rire alors que je détaillais à mes proches la minutieuse organisation engendrée par ce partage. Pourquoi ne pas décliner ce concept de mise en commun pour d’autres objets que nous avons tous chez nous? Une salle de bricolage commune par exemple?

Une connaissance des routes hors normes

Les Suisses ont une sorte de GPS interne. Quand tu demandes comment aller à tel ou tel endroit, ils te proposent plusieurs itinéraires possibles, en passant par tel col ou tunnel avec moult détails. Ce qui fait que, en général, au bout de 10 secondes de conversation, tu es complètement perdu.

L’autosatisfaction

Ce qui me fascine toujours, c’est l’autosatisfaction du Suisse, surtout âgé. Il paraît toujours convaincu de son bon droit alors que le Français, même (et surtout) s’il est grande gueule, est plein de doutes.

La satisfaction

L’impression que le Suisse est tellement heureux de son existence qu’il est prêt à tout moment à aider son prochain, comme un riche qui serait philanthrope par nature.

Ces petites choses

Le Suisse se focalise sur les petites choses de son quotidien, tout a une importance démesurée: ses bobos, ses problèmes d’intendance domestique, les trains qui ne sont pas pile à l’heure, etc.

Les brochettes de la Migros

Quarante ans après, les brochettes de la Migros sont toujours identiques à mon premier souvenir. Les mêmes morceaux de boeuf, porc, saucisse de veau et lard, de la même taille, dans le même ordre. Et c'est la même chose pour d'autres produits, comme le thé froid à la pêche, la tourte des Grisons aux noix, les pastilles à la menthe, la tresse au beurre. Il n'y a qu'en Suisse que les Madeleines de Proust vous attendent fidèlement dans les rayons de supermarché.

Les adresses internet

J’avoue avoir cru à une erreur la première fois que j’ai lu une URL aussi courte et abstraite que ge.ch, ou vd.ch. Alors qu’en France les adresses internet sont généralement assez longues et explicatives (impots.gouv.fr), je suis toujours très surprise de la brièveté de leurs équivalentes suisses, presque des gadgets.

La correction du Rhône

Avant Le Temps, pour moi, il n’y avait que les fautes qu’on corrigeait. Corriger un fleuve: l’expression conserve pour moi une grande part de mystère, comme s’il s’était mal comporté. Je trouve formidable un pays qui fait du parcours de ses fleuves l’objet de préoccupations publiques.

Les boîtes à lait

Je suis toujours étonnée par la confiance qui règne autour de la fameuse «boîte à lait». Historiquement conçue pour que les habitants y reçoivent leurs berlingots (de lait), cette boîte est devenue un lieu de dépôt tout autre, où l’on peut retrouver des colis laissés par le facteur, des sacs de commissions, ou même des attentions et cadeaux déposés par des amis ou amies. Le plus fou: tout le monde y a accès, la boîte à lait ne dispose d’aucune serrure. La tentation peut être grande, pourtant jamais un seul de mes colis ou l’un des petits cadeaux que j’avais reçus n’a été dérobé. L’exception n’est pas suisse, mais en dit long sur le savoir-vivre helvétique.

Papa, maman

Les Suisses disent volontiers «maman» et «papa» alors qu’en France, lorsque nous parlons de nos parents, on utilise plutôt «mère» et «père». J’ai assisté à une présentation dans une entreprise familiale récemment et, à la fin de son intervention, la directrice marketing a dit: «Et maintenant, je laisse la parole à mon papa, le fondateur.» C’était un peu étrange de se retrouver tout à coup dans une telle intimité familiale…


Et ailleurs? Le regard extérieur de Suisses expatriés

Le confinement m’a rapprochée de mon pays

Ariane Froidevaux, Vaudoise qui vit aux Etats-Unis

La crise sanitaire a jeté une lumière nouvelle sur ma vie de Suisse de l’étranger. Surtout, une belle lumière. Les soupers en famille et entre amis que je manquais invariablement s’étaient déplacés en ligne, et soudain la distance géographique n’existait plus – je pouvais y participer à part entière, ce qui était vraiment très agréable.

Je me suis également mise à suivre le téléjournal bien plus régulièrement, car il devenait très important pour moi de rester connectée à la situation en Suisse jour après jour. J’ai pu apprécier combien mon pays a bien géré la crise dans son ensemble. Et combien les membres du Conseil fédéral étaient disponibles, proches de la population, et capables de mettre leurs choix en perspective lors de leurs interviews. Je suis fière de mon pays.

Mais j’ai aussi aperçu une lumière plus crue. Les frontières internationales se sont refermées du jour au lendemain et ma liberté de voyager s’est envolée. Je pouvais toujours rentrer en Suisse bien sûr, mais alors je ne pourrais plus revenir aux Etats-Unis. Partir vivre à l’étranger m’avait heureusement déjà appris à accepter l’incertitude des processus d’immigration et des plans à court terme. Cependant, la crise sanitaire y a ajouté une dimension nouvelle en me permettant d’apprendre à vivre pleinement dans le moment présent, sans m’inquiéter de quand il me sera possible de rentrer.

Et un beau jour, lorsque mon avion aura finalement atterri sur le sol suisse, il ne me restera alors plus que la joie intense de retrouver les miens.


A Séville, l’œil rivé sur la Suisse

Clothilde Monier, Suissesse installée à Séville

La crise m’est tombée dessus après juste trois mois dans ma nouvelle vie. Cela a été un choc énorme. Je me suis retrouvée isolée, inquiète pour la suite. L’administration s’est totalement arrêtée ici, toutes les démarches pour l’obtention du permis de résidence ont été stoppées et il y a maintenant un retard énorme à rattraper.

Cela signifie que je ne peux pas revenir en Suisse pour visiter ma famille et mes amis tant que je n’ai pas la résidence, car en cas de nouvelles restrictions d’entrée, je ne pourrais certainement pas revenir en Espagne. C’est une situation inédite, qui est difficile à vivre.

Quand on part s’établir à l’étranger, on n’imagine pas qu’on n’aura pas la liberté de se déplacer comme on le souhaite. On se sent alors impuissant. C’est extrêmement frustrant. De plus, ma mère est âgée de 75 ans. Au début de la crise, j’ai ressenti une énorme angoisse à l’idée qu’elle soit infectée par le coronavirus et que je ne puisse pas être là pour elle. Maintenant, je pourrais au moins venir en Suisse en cas de besoin, mais sans être sûre de pouvoir revenir à Séville. C’est déjà ça.

Le confinement a été extrêmement strict ici. Cela a été très dur à accepter, en voyant comment les choses se passaient en Suisse. J’ai vu qu’il était possible de réagir autrement, et c’était très frustrant d’être soumis à des restrictions de cette ampleur alors que, pas si loin, la situation était totalement différente.

Avec mon partenaire, nous avons bravé les interdictions de déplacement – de manière raisonnable – avec la peur d’être interpellé par la police et de recevoir une amende de plusieurs centaines d’euros. Je n’aurais pas tenu si je n’avais pas pu le voir durant ces longs mois de confinement complet. Mais notre comportement n’a pas été compris par tout le monde. Une amie française, qui vit elle aussi à Séville, m’a jugée très durement, me disant que si tout le monde faisait comme nous, alors autant abandonner le confinement… Mais c’était pour moi une question de survie.

Il est difficile de juger les mesures prises par les différents gouvernements. Mais il est vrai que le fait de suivre la situation en Suisse m’a donné l’impression que les choses allaient trop loin ici. Les enfants n’ont pas pu sortir pendant plus de deux mois, ce qui est invraisemblable.