Le Temps: De quel œil voyez-vous ces mouvements de jeunes bénévoles indépendants qui vont aider les migrants?

Anne Cusinay: L’aide offerte par la société civile est très importante et complète l’offre des organisations humanitaires inscrites dans des structures institutionnelles, qui ne répondent qu’à une partie des besoins. Aujourd’hui, par ailleurs, les gouvernements ne savent pas comment faire face à l’afflux des migrants. La mobilisation de la société civile joue un rôle complémentaire important et, à partir d’une certaine masse critique, elle peut parfois peut-être pousser les gouvernements à agir. Ce qui me touche le plus, c’est la spontanéité avec laquelle ces gens s’engagent, des jeunes mais aussi des mères de famille, des retraités, que ce soit sur les routes ou dans nos régions.

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– Quelques jeunes qui partent apporter leur aide à une masse innombrable de migrants avec un van, un peu d’argent et quelques sacs de vêtements, n’est-ce pas inutile?

– Il est vrai qu’au départ c’est souvent l’émotionnel qui prime sur le rationnel. Il y a parfois un écart entre l’idéal de ces jeunes et leur réelle capacité à aider, mais ça leur permet d’aller sur le terrain, d’accomplir quelque chose d’utile et de comprendre la complexité des réalités sur place. Quelles que soient les motivations de ces jeunes, qu’elles soient idéalistes, voire un peu naïves, on ne peut en tout cas pas condamner la volonté de s’engager pour une telle cause. Et c’est important que les migrants reçoivent de tels messages de solidarité, qu’ils ne pensent pas que tous les Européens les perçoivent comme des envahisseurs.

– Aujourd’hui quand on est un jeune Européen et que l’on veut s’engager, on a le choix entre le djihad et l’aide aux migrants?

– Non, pas du tout. Ceux qui partent rejoindre le djihad sont victimes de lavage de cerveau, sont souvent en rupture, enrôlés dans un système sectaire. Les bénévoles qui s’engagent auprès des migrants le font de leur propre initiative et rentrent ensuite chez eux. Ce sont en général des jeunes bien intégrés dans leur environnement familial et social. Le point commun, c’est peut-être que tous ces jeunes tentent de donner du sens à leur vie, mais c’est tout.

– A-t-on vu d’autres telles mobilisations dans l’histoire?

– Les conflits d’ex-Yougoslavie, notamment, ont engendré de nombreuses opérations spontanées d’aide humanitaire, y compris à titre privé. Les Européens étaient touchés, car les populations affectées vivaient à quelques pas de chez nous. Sur place, la réalité était complexe et au cœur des hostilités, les bénévoles se heurtaient parfois aux belligérants qui tentaient de récupérer l’aide apportée aux civils. Aujourd’hui, nous sommes devant des individus qui aident d’autres individus ayant fui leur pays, la dynamique est différente. A cet égard, les générations concernées se souviennent aussi comme la mobilisation et les mouvements spontanés d’entraide ont été importants durant la seconde guerre mondiale.