Partis et lobbiesau chevet de la compétitivité

Conjoncture Les idées fusent pour rendre stabilité et prévisibilité à l’économie

Avenir Suisse planche sur une modernisation de la démocratie directe

Attention, risque de nébulosité prolongée. Hier, l’initiative Minder sur les rémunérations abusives et celle de l’UDC «Contre l’immigration de masse». Demain, l’imposition des successions et l’abolition des forfaits et privilèges fiscaux. Tranchés ou encore ouverts, les scrutins s’accumulent comme autant d’alertes pour l’économie suisse, cette machine bien huilée que le monde entier envie. D’un dimanche de votation à l’autre, les Suisses, pourtant si attachés à leur modèle à succès, jouent à se faire peur, y parviennent parfois, et le phénomène s’accélère.

Dans le même temps, la marche mondiale vers la transparence fiscale exige de la Suisse qu’elle s’adapte et tue son exceptionnalité, ajoutant l’incertitude à l’incertitude sur le front intérieur. De quoi décontenancer les milieux économiques, qui avertissent en chœur: la stabilité et la prévisibilité de l’ordre juridique helvétique, piliers de la compétitivité, vacillent dangereusement.

Si l’on en croit les indicateurs, la maison ne brûle pas encore. Jeudi 22 et vendredi 23 mai, l’IMD (International Institute for Management Development) et l’agence de notation Standard & Poor’s ont annoncé coup sur coup que la Suisse conservait son deuxième rang mondial en matière de compétitivité et sa note AAA, récompensant une économie «prospère, compétitive et diversifiée».

Mais nombre d’instituts conjoncturels – le KOF zurichois, le Créa lausannois, le BAK bâlois – et d’analystes – au Secrétariat d’Etat à l’économie comme dans les banques – disent leurs inquiétudes quant aux conséquences du 9 février ou du oui à l’initiative Minder. Des signaux réels ont de quoi étayer leurs craintes: le groupe international Tyco, actif dans le domaine de la sécurité, annonçait début mai qu’il quittait la Suisse pour l’Irlande, emboîtant le pas au groupe de services pétroliers américain Weatherford. Plus récemment, la RTS révélait que la banque britannique Standard Chartered était sur le point d’abandonner ses activités de banque privée à Genève. Les causes de ces départs sont diverses, mais ils illustrent l’incertitude ambiante. En matière de flexibilité du marché du travail, par exemple, la Suisse a chuté du 11e au 16e rang mondial du classement de l’IMD.

Pour parer au plus pressé, les milieux économiques passent à l’offensive. Le PLR a ouvert les feux le 22 mai, en présentant un programme de réformes destiné à renforcer la compétitivité du pays. Un train de 25 exigences précises, combinant des mesures fiscales, un plaidoyer pour une politique salariale et une approche du temps de travail plus flexibles, pour un soutien accru à la recherche et à l’innovation, pour une fluidification des échanges commerciaux, ou encore pour une adaptation rapide aux standards fiscaux internationaux. Bref, résume le conseiller national Andrea Caroni (PLR/AR), «un programme complet, qui rassemble les idées les plus importantes pour l’économie suisse».

Quelques jours après le PLR, SwissHoldings – la fédération des groupes industriels et de services - sortait à son tour du bois, constatant qu’«à la suite de différents votes, des incertitudes quant à la stabilité des conditions-cadres de la Suisse ont vu le jour». Et de lancer là encore plusieurs pistes, à commencer par une réforme de l’imposition des sociétés qui garantisse que «la situation des entreprises reste le plus proche possible de celle qu’elle est à l’heure actuelle», notamment grâce à l’introduction de l’imposition privilégiée des revenus de la propriété intellectuelle (licence boxes) et à la baisse des taux ordinaires. Plus significatif encore, SwissHoldings «invite les entreprises actives sur le plan international à se tourner davantage vers la population», pour «rétablir la confiance réciproque».

Un travail pédagogique qu’economiesuisse juge également urgent, promet sa directrice romande, Cristina Gaggini: «Notre discours va tendre à mieux expliquer à la population les mécanismes qui font le succès de la Suisse. Cela passera par une présence accrue sur le terrain. Depuis la crise financière et avec la polarisation du débat, les choses ne ronronnent plus. Nous devons être plus proches des gens.»

Expliquer, répéter, convaincre. Une mission à laquelle le gouvernement ferait bien de s’atteler aussi, estime l’ancien conseiller fédéral Pascal Couchepin: «Christoph Blocher a intoxiqué le Conseil fédéral en lui ordonnant de se taire quand un objet était soumis au peuple. C’est une grosse erreur: le gouvernement doit s’engager sur les sujets importants et faire campagne. Moi, je l’ai toujours fait. Il est fini le temps où on pouvait attendre tranquillement que le peuple trouve le chemin de la sagesse!»

Tabou parmi les tabous, le recours de plus en plus fréquent à la démocratie directe préoccupe nombre de nos interlocuteurs. «Depuis une dizaine d’années, les initiatives sont devenues l’aiguillon de la déstabilisation, de par leur multiplication et leur instrumentalisation», analyse le directeur romand d’Avenir Suisse, Tibère Adler, qui entre en fonction le 1er juin. «Y compris quand elles ne passent pas, comme l’initiative 1:12 ou celle sur le salaire minimum, surenchérit un économiste qui ne tient pas à apparaître nommément. Le simple fait qu’elles soient lancées crée de l’incertitude!»

Partant, Avenir Suisse vient de lancer une étude visant à «moderniser la démocratie directe». «L’enjeu, explique Tibère Adler, c’est de la renforcer en l’adaptant à son époque. Nous avons proposé d’augmenter le seuil de signatures nécessaires pour faire aboutir une initiative. Mais, toute seule, cette mesure sera difficile à faire passer. Il y a d’autres pistes: améliorer la clarté du vote, d’abord. Il faut que les gens sachent précisément sur quoi ils se prononcent. Il n’est pas évident que cela ait été le cas le 9 février. Ensuite, le parlement pourrait être plus regardant quant à l’unité de matière et invalider les textes qui doivent l’être. Il suffit pour cela d’appliquer les règles existantes. Enfin, le moment du vote devrait marquer la fin du débat. Au lieu de cela, il ouvre souvent la boîte de Pandore. On l’a vu avec les initiatives Minder et Weber ou après le 9 février. Il faudrait laisser du temps en amont au parlement pour préparer les mesures d’exécution, quitte à les soumettre à nouveau au vote en aval.»

Avenir Suisse prévoyant de publier son rapport dans les mois à venir, Tibère Adler n’en dira pas plus à ce stade. Mais son prédécesseur, Xavier Comtesse, se montre très clair quant à l’objectif visé: «L’idée, c’est qu’une autorité doit pouvoir accepter ou invalider les initiatives qui sont lancées. Au pays de la démocratie directe, le vote de mécontentement ne devrait pas exister!»

Andrea Caroni identifie une autre priorité, encore plus immédiate, pour rendre un peu de visibilité à l’économie suisse: «Le plus urgent, et de loin, c’est de trouver une solution pour sauver notre relation avec l’Union européenne.» Un point sur lequel Cristina Gaggini le rejoint: «Il va falloir discuter sérieusement pour définir ce que doit être l’accord-cadre avec l’UE, la reprise dynamique du droit européen, etc. C’est le plus gros dossier. Le Conseil fédéral est en phase de discussions préparatoires avec l’UE et nous avons, de notre côté, besoin d’informations avant de nous positionner. On y verra certainement plus clair cet automne. Quand l’UE aura renouvelé ses instances.»

«Depuis la crise financière, les choses ne ronronnent plus. Nous devons être plus proches des gens»