La spectre d'un «Grand Conseil bis» n'a pas cessé d'être brandi, ce dimanche à Genève. Réunis à Unimail, citoyens et politiques ont découvert au fil des heures le visage de l'Assemblée constituante, formée de 80 membres, qui réécrira la charte fondamentale du canton. Résultat: le conclave sera résolument politique, masculin et âgé. Balayés, les grands espoirs de la société civile qui rêvait de prendre les rênes de la Constituante: seules trois des huit listes apolitiques ont obtenu le quorum de 3%, dont l'Association de défense des retraités (Avivo), qui fait un carton en raflant 9 fauteuils. En tenant compte de la sensibilité des trois listes civiles représentées, l'assemblée est divisée en deux camps de force égale: 38 sièges à droite, 38 à gauche, et le MCG en arbitre, puisqu'il se déclare «ni de droite ni de gauche».

La victoire des partis

L'élection n'a pas passionné les Genevois: le taux de participation s'élève à 32,9%, contre 47% lors des dernières cantonales. En revanche, le bout du Léman s'est davantage mobilisé que le canton de Vaud, qui n'affichait que 28% de participation lors de l'élection de sa Constituante. Sans doute déboussolés par la multitude de candidats (527) et par la foule de listes civiles (8 sur 18), les Genevois ont décidé de faire confiance aux partis. Ces derniers avaient toutefois, pour la plupart, ouvert leurs listes à des non-membres.

Grands vainqueurs de l'élection, les libéraux obtiennent 13 sièges, demeurant, comme au Grand Conseil, la première force politique du canton. Ils sont talonnés par les socialistes (11) et les Verts (10). Les radicaux et l'UDC raflent chacun sept fauteuils, et le PDC se contente de six: avec 6,72% des suffrages -à l'heure où nous bouclions cette édition- les démocrates-chrétiens n'auraient pas obtenu le quorum de 7% fixé pour le Grand Conseil. Idem pour le MCG, et ses 4,54% des voix (4 sièges). SolidaritéS, éjectée en 2005 du parlement, rafle également quatre places.

Le retour des vieilles gloires

Les Genevois ont également décidé de compter sur des valeurs qu'ils estiment sûres: les vieilles gloires se taillent la part du lion, parmi lesquelles les ex-conseillers nationaux libéral Jacques-Simon Eggly, la radicale Françoise Saudan, l'ancien président de la Fédération des entreprises romandes Michel Barde, l'ex-président du Conseil d'Etat genevois Christian Grobet, ou encore, l'ancien directeur de l'Office fédéral de l'environnement Philippe Roch.

Quelques jeunes talents émergent toutefois, comme le radical Murat Alder, le Vert Jérôme Savary, le libéral Lionel Halpérin. Parmi les personnalités genevoises, la journaliste Béatrice Barton, l'ex-ambassadeur Raymond Loretan ou encore le très médiatique Michel Chevrolet (voir la liste complète ci-dessous) décrochent un siège.

Déception de la société civile

A part l'Avivo, qui a sans doute bénéficé de «l'effet crise» (lire ci-dessous), seules deux listes civiles sur huit ont tiré leur épingle du jeu: «G[e]'avance», représentante des milieux économiques, ne connaît pas la crise: elle glâne 6 sièges. Et la liste «Associations» en obtient trois. Son responsable, Charly Schwarz, ne cache pas sa déception: «On se retrouve avec une Constituante très divisée gauche-droite, avec peu de place pour les listes apolitiques.»

Motif? Le manque de moyens pour faire campagne, et peut-être les allures corporatistes de certaines listes: ainsi, «Pic-Vert» avait pour principal programme la défense des propriétaires. Dans un canton qui compte 85% de locataires, le pari était risqué. Les «Femmes engagées» n'ont pas eu plus de succès. Plus globalement, la journée n'a pas été fructueuse pour la cause féminine: à l'heure où nous écrivons ces lignes, elles n'étaient que 16 sur 80 élus.

«Un état d'esprit ouvert»

Nombreux sont ceux qui redoutent de voir la Constituante se muer en Grand Conseil. Mais d'autres veulent croire à un espace de réflexion décomplexé, à l'instar du libéral Lionel Halpérin: «Il s'agit d'un autre cadre, dans lequel on réfléchira librement, sans s'attacher à un programme de parti. Le fait que les constituants ne soit pas mis sous pression par une échéance électorale favorisera les travaux.» Même appréciation du président du PS, René Longet: «En faisant confiance aux partis, les Genevois les condamnent à réussir.» Elu sur la liste «G[e]'avance», Benoît Genecand table sur «l'état d'esprit ouvert» des élus.

La façon dont s'organisera la Constituante, qui a quatre ans pour soumettre au peuple un projet de nouvelle charte fondamentale, sera par ailleurs déterminante. Où siègera-t-elle? Comment structurera-t-elle son travail? Quels seront les thèmes de débat? Ces décisions seront prises par les 80 élus. Leur séance constitutive a été agendée par le Conseil d'Etat au 20 novembre, et se tiendra au Centre international de conférences de Genève, à Varembé. Mais il y a fort à parier que le travail de coulisses débutera dès aujourd'hui.