Vous aimez les échecs ou le go? Vous serez forcément captivé par la partie qui s’ouvrira en avril aux Chambres fédérales sur la mise en œuvre de l’initiative «contre l’immigration de masse» votée le 9 février 2014. Maintenant que le jeu a été préparé – le Conseil fédéral a transmis son message au Parlement – les partis politiques peuvent se mettre à table.

Le Conseil national se saisira le premier du dossier. Pas moins de quatre commissions sont concernées. Le 5 avril, la Commission de politique extérieure lancera ses travaux, puis ce sera au tour de la Commission des institutions politiques, de celle de l’économie et des redevances et enfin de la Commission de la science, de l’éducation et de la culture.

Un vote à préparer

Pour les partis, la stratégie gagnante est de préparer le mieux possible la question qui sera posée aux citoyens à la fin. Mais de multiples inconnues réduisent leur visibilité.

Parmi les formations empruntées figure ainsi l’UDC, qui n’a pas encore trouvé son angle d’attaque. La première peau de banane sera l’élargissement de la libre circulation des personnes à la Croatie, traité en parallèle à la mise en œuvre du 9 février. «Nous nous y opposerons aux Chambres fédérales, mais nous avons des réserves par rapport à un référendum», explique le futur président de l’UDC, Albert Rösti. Politiquement, cet objet est difficile à manier. La migration venant de Croatie n’est ni marquée, ni problématique. Si les jeunes UDC ou l’ASIN attaquait sur la Croatie, cela pourrait même mettre l’UDC dans un certain embarras.

Alors sur quoi l’UDC veut-elle un vote? Sur le projet de mise en œuvre? Pas si sûr à ce stade. «Nous ne sommes pas à tout prix contre une clause de sauvegarde, mais il faudra connaître clairement l’impact sur la migration». Là encore, l’UDC craint de tout perdre au cours d’un vote. Une seule certitude dans la bouche d’Albert Rösti: «Si les mesures d’accompagnement sont exagérément renforcées, nous lancerons un référendum». En dernier recours, l’UDC parle d’une initiative populaire pour résilier l’accord de libre circulation des personnes.

Perdre du temps

Dans le camp d’en face, les partis cherchent également leur voie. Ils se montrent unis sur le calendrier. Il faut encore gagner du temps. Bruxelles n’accordera rien à Berne avant le vote du 23 juin sur le Brexit, soit la sortie de la Grande-Bretagne de l’UE. Comment patienter? En renvoyant le projet à l’expéditeur, estime le Parti socialiste: «Il est exclu pour nous de prendre des mesures qui conduiraient à la chute des Bilatérales, d’où notre opposition à une clause de sauvegarde unilatérale», souligne Roger Nordmann, président du groupe parlementaire.

Les Verts n’ont pas encore discuté de la stratégie du renvoi. A titre personnel, la coprésidente Adèle Thorens n’y est pas très favorable pour deux raisons: «Plus nous diluerons les débats, plus les incertitudes demeureront, pesant sur nos relations avec l’UE et sur notre économie». La deuxième raison citée par la Vaudoise est stratégique. «Nous venons de vivre une victoire avec la mobilisation de la société civile contre l’initiative UDC sur les «criminels étrangers». Nous devons bâtir sur ces fondements positifs». «Un renvoi serait ridicule, poursuit la conseillère nationale Kathy Riklin (PDC/ZH). Mais nous pouvons travailler lentement, voir suspendre le traitement du dossier jusqu’au 23 juin.»

Nouveau mandat sur la préférence nationale

Le PLR, qui a précisé sa stratégie mardi après-midi, a lui aussi trouvé une manœuvre dilatoire. «Nous souhaitons qu’un mandat soit délivré en commission pour étudier la préférence nationale dans la clause de sauvegarde», explique Ignazio Cassis, le chef du groupe. Autrement dit, si un frein à la migration devait être déclenché, il faudrait alors selon le PLR privilégier l’embauche d’indigènes à la mise en place de quotas. Ignazio Cassis affirme que les cantons vont sans doute confier prochainement un mandat similaire au professeur Michaël Ambühl. A titre personnel, le socialiste Roger Nordmann ne trouve pas inintéressant de «réfléchir à des mesures pour que les entreprises embauchent d’abord ici.»

Toute cette discussion de mise en œuvre de ce que le Conseil fédéral lui-même a qualifié de plan B aura donc lieu en guettant Bruxelles du coin de l’œil. En en préparant un nouveau vote. «Le but essentiel est que le peuple puisse se prononcer sur un enjeu européen et non migratoire», estime la conseillère nationale Cesla Amarelle (PS/VD). Les partis hormis l’UDC veulent en faire un scrutin de sauvetage des Bilatérales.

RASA, en cas d’égalité

Et si la partie ne se déroulait pas comme prévu pour les opposants à l’UDC? Il y aurait encore RASA, l’initiative qui veut faire revoter le peuple sur le 9 février. Elle permettrait de régler le dilemme constitutionnel ou encore au Parlement d’élaborer une dernière proposition sous forme de contre-projet, «une bouée de sauvetage» dit Kathy Riklin. Reste une variante qu’aucun des partis n’inclut dans ses scénarios pour l’instant: un oui au Brexit et la partie recommence.