Les défenseurs du Rafale croient encore en leurs chances helvétiques. Certes, les premières indiscrétions en provenance du Département fédéral de la défense, rapportées par la presse alémanique, anticipent le choix du F-35 américain de Lockheed Martin, présenté par ses partisans comme «le meilleur avion de chasse du monde». Le duel est donc une nouvelle fois perdu pour l’appareil multirôle de Dassault Aviation, rejeté en novembre 2011 par le Conseil fédéral, qui préféra se porter acquéreur du Gripen suédois, lui-même abandonné après le référendum de 2014 contre l’achat d’avions de combat? Les partisans du Rafale espèrent que non. Les caractéristiques et les mésaventures récentes du F-35 sont, selon eux, susceptibles de changer la donne si l’armée de l’air suisse veut bien y prêter attention.

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L’argument massue des pro-Rafale est la fiabilité. L’appareil français, actuellement engagé au Sahel (opération «Barkhane») et éprouvé sur le théâtre du Proche-Orient jusqu’en 2020 (opération «Chammal»), selon un spécialiste du dossier joint par Le Temps, a fait la preuve de sa «robustesse et de sa maturité» depuis sa première mise en service dans l’armée de l’air française en 2004 (opération «Enduring Freedom» à partir du porte-avions nucléaire Charles-de-Gaulle). Ses défauts initiaux ont été rectifiés et sa modernisation est prévue jusqu’en 2060, à des coûts maîtrisés.

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«L’armée de l’air française, partenaire de la Suisse, compte 138 Rafale et ses contraintes financières de puissance militaire moyenne l’obligent à «tenir les budgets», ce qui n’est pas le cas pour Lockheed Martin, à qui le Pentagone signe des chèques en blanc depuis 1996, date du début du programme F-35», s’énerve un ancien pilote de chasse, conseiller dans une grande entreprise de sécurité. Le lobby du Rafale pointe le fait que le programme F-35 a déjà coûté plus de 500 milliards de dollars à l’US Air Force, qui compte près de 300 appareils et en a commandé 1700. Ce qui n’empêche pas l’armée de l’air américaine de parier aussi sur la modernisation de ses F-16 et sur le programme de chasseur de sixième génération Next Generation Air Dominance… Sont aussi cités, en faveur de l’appareil de Dassault Aviation dont le prix approcherait les 80-90 millions d'euros l’unité (contre 100 millions pour le F-35), ses deux moteurs moins bruyants que celui du chasseur américain (Pratt & Whitney), qui s’avérerait sensible à la «corrosion» et à «l’usure précoce» ayant déjà entraîné crashs et incendies. Le Royaume-Uni a confirmé en juin des difficultés à intégrer sur ses F-35 B (à décollage vertical) le missile air-air Meteor du fabricant européen MBDA, que l’armée suisse pourrait acquérir.

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Le deuxième argument brandi par ces experts français, orientés en faveur du Rafale pour qui le marché suisse serait un pas européen très symbolique (après la Grèce et la Croatie, qui ont racheté des appareils de l’armée de l’air française), est la marge de manœuvre laissée par Dassault Aviation à ses clients. «La France est connue pour laisser les pays acheteurs faire ce qu’ils veulent avec leurs avions sans se mêler de leurs affaires», poursuit un autre interlocuteur, collaborateur d’une revue spécialisée. C’est pourquoi le Rafale est prisé par certains régimes pas toujours très recommandables et jaloux de leur indépendance stratégique. Ils sont peu désireux de subir les contrôles américains très contraignants (allant jusqu’au stockage aux Etats-Unis de certains équipements sensibles, comme des missiles, pourtant achetés et payés). Une garantie d’indépendance et d’autonomie, adéquate pour un pays neutre non membre de l’Alliance atlantique, contrairement aux deux acheteurs européens récents du F-35: les Pays-Bas et la Belgique.

Offre de Dassault

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Face à ces experts convaincus de la qualité de l’offre de Dassault Aviation, mais préservés par leur requête d’anonymat, il est difficile de se faire une idée juste. A noter toutefois un argument politico-militaire de taille: la coopération bilatérale et le fait que la France a proposé aux forces aériennes suisses de s’entraîner dans son espace aérien, un aspect opérationnel prisé des pilotes qui s’inquiètent de voir l’utilisation des F-35 reposer massivement sur la simulation. L’armée de l’air helvétique pourrait profiter de la base aérienne voisine de Saint-Dizier (Haute-Marne). «Pouvoir délocaliser en France et bénéficier de toute l’infrastructure de la base de Saint-Dizier est un avantage majeur, poursuit notre interlocuteur. J’ai le sentiment que la France a fait un réel effort pour offrir aux suisses une coopération très avantageuse (y compris en matière politique), tout en respectant la neutralité. Les Etats-Unis, eux, offrent un produit très sophistiqué. Mais le respect de la neutralité n’a jamais été leur fort.»