Parcourir l’intégralité des chemins pédestres suisses, c’est le défi au long cours que Pascal Bourquin relève semaine après semaine

Alors qu’il a arpenté 5% du réseau,le Jurassien a sorti son premier livre et noué un partenariat avec CarPostal

Son Everest à lui est rouge à croix blanche. Ou plutôt jaune, avec une flèche au bout. Ces petits panneaux, plus ou moins allongés, qui balisent les chemins pédestres du pays continuent à fasciner Pascal Bourquin. Le journaliste de la RTS s’arrête, se contorsionne, prend une photo, puis une deuxième quelques centaines de mètres plus loin. Comme si ces bribes de clichés trophées lui rappelaient à chaque foulée l’ampleur du défi qu’il a démarré en décembre 2013: parcourir l’intégralité des sentiers pédestres de Suisse.

Si un kilomètre à pied, ça use déjà les souliers, comme le chantonnent les écoliers, le Jurassien n’a pas fini de lisser ses baskets japonaises pour réaliser «la vie en jaune», soit la couverture du réseau pédestre helvétique: 65 000 kilomètres. Sur les cartes officielles. Car Pascal Bourquin s’est vite rendu compte que pour réaliser cette titanesque toile, il devrait parfois repasser son chemin. «De ma première année d’expérience, j’ai environ 15% de déchets», glisse-t-il. Et ce n’est pas faute de planifier méticuleusement ses trajets sur l’application SuisseMobile.

En termes de kilométrage, ce serial marcheur entend donc faire deux fois le tour de la Terre à pied. Pour y parvenir, celui que ses parents voyaient comme scientifique sur les bancs d’école a «bêtement» sorti sa machine à calculer. «J’ai divisé la distance à parcourir par les semaines sur les 25 prochaines années», explique-t-il. Donc, chaque week-end, il doit avaler au minimum 45 «nouveaux» kilomètres. Son employeur lui a octroyé le 80% qu’il souhaitait, ce qui lui permet de courir les sentiers le lundi également. «Je n’avais toutefois pas anticipé que ce jour-là, la très large majorité des auberges de montagne étaient fermées…», sourit-il.

Pour cet amoureux de la langue et de l’image, «ce projet doit se faire en harmonie. Etre bien dans mon corps et dans ma tête, c’est ma seule chance d’arriver au bout.» Son épouse, Marie-Claire, le soutient, assure-t-il. Ne lui dites pas que c’est la crise de la cinquantaine – il fêtera ses 49 ans en avril – qui l’a poussé sur cette voie de l’extrême. Non, mais le sport de compétition, l’athlétisme en tête, a forgé la jeunesse – et l’endurance – du grand homme (1,93 m). D’ailleurs, ce virus du dépassement de soi, il l’a déjà transmis à sa fille Caroline, nageuse de brasse de talent qui arpente les bassins à Bienne. Le déclic vient peut-être du décès de sa maman, emportée trop tôt en 2012: Pascal Bourquin veut vivre quelque chose d’exceptionnel, sans l’épée de Damoclès baptisée haute montagne.

Bien sûr, les sommets, le journaliste alpiniste en a grimpé et en connaît les dangers. Les énumérer ici dévasterait les listophobes. Arrêtons-nous toutefois sur la Petite Trotte à Léon, cette course de montagne de six jours dans le massif du Mont-Blanc. La «PTL», comme l’appellent les initiés, prouve que Pascal Bourquin n’est pas infaillible. A deux reprises, il a échoué, gagné par des cloques géantes. Mais sa ténacité l’a finalement emporté: en septembre dernier, il a franchi la ligne d’arrivée après 135 heures d’efforts teintés de souffrance (26 000 mètres de dénivelé positif!).

Pour son partenaire d’endurance, Fabio Bernasconi, la force de Pascal réside dans son esprit analytique: «Nous nous sommes par exemple forcés à dormir ou à nous reposer, et nous avons ainsi pu maintenir des vitesses verticale et horizontale très élevées. Il avait tout préparé sur le papier et avait une connaissance parfaite du terrain.» Cet ami au long cours croit en la capacité du Delémontain à aller au bout de son défi, «car si une embûche devait survenir, il poserait tout à plat. Il est capable de s’arrêter pour mieux repartir, il n’est pas du genre à péter un câble.»

Pour ce loup parfois solitaire, qui préfère un tête-à-tête à une grande tablée, la motivation reste toutefois un défi perpétuel. Chaque week-end, ce grand gaillard monte dans le train pour un autre canton, l’ensemble des sentiers jurassiens ayant déjà été parcourus. Ce jour où nous l’accompagnons, la «vie en jaune» vire au blanc sur le plateau de Diesse, autour de Nods (BE). «Dans mes calculs, je n’avais pas vraiment inclus les aléas de l’hiver…», concède-t-il, avant d’insérer une seule lentille, technique imparable pour admirer de loin le paysage et s’orienter de près au GPS de son smartphone. Alors que les kilomètres défilent dans la douleur (en ce qui nous concerne) et que le vent se déchaîne dans le brouillard, lui voit dans cet arbre sinueux et si joliment recouvert son petit bonheur de la journée. Il s’approche, temporise, puis l’immortalise. Une autre fois, c’est un rayon de soleil entre deux nuages ou trois chevreuils derrière un rocher qui le comblent.

La photo, c’est sa manière à lui de partager son aventure. Chaque étape se retranscrit ainsi en images sur Facebook et sur son site, où la file des «suiveurs» s’étire au fil des mois. A l’heure du repas, dans un café de Lamboing (BE), il dégaine son smartphone pour se brancher sur les réseaux sociaux. «J’aime la photo, mais c’est sans prétention. Toutefois, je remarque que cela crée le lien avec les gens, qui sont à leur tour source d’encouragement, surtout dans les jours sans.» Le soir, il met à jour les statistiques – il a couvert cette semaine 5% des sentiers helvétiques. «Il faut savoir que c’est un peu comme la répartition des richesses dans le monde: 90% des marcheurs empruntent 10% des chemins, donc c’est ma manière à moi de leur faire découvrir d’autres coins de pays, plus reculés», se félicite ce tenace, plus besogneux que talentueux.

Tous les clichés et traces GPS ne constituent pas des preuves de cet exploit au long cours. «J’en suis parfaitement conscient, je ne peux rien attester.» C’est donc une question de confiance et de conscience. Du coup, flirte-t-il parfois avec l’éthique? «Si par exemple il y a des travaux de bûcheronnage et que je ne peux pas faire ce kilomètre ou l’autre, je n’y reviendrai pas, il faut rester pragmatique», admet-il.

Il a déjà fait imprimer un premier livre avec ses plus beaux clichés. Et signé un partenariat initial avec CarPostal. Ces jours, il est en discussion avec Suisse Rando. D’autres sponsors suivront, Pascal Bourquin en est convaincu. En fait, il n’est pas pressé, puisqu’il s’imagine franchir sa ligne d’arrivée virtuelle devant le palais fédéral, à Berne, pour le 750e anniversaire de la Confédération, en 2041. Il aura alors 75 ans.

«C’est un peu comme la répartition des richesses dans le monde: 90% des marcheurs empruntent 10% des chemins»