Le choix du confort ou

de la conquête

Vaud Appelé par son parti à se présenter à Berne, le conseiller d’Etat PLR Pascal Broulis laisse planer le doute sur ses intentions

Suivra-t-il son ADN politique ou son parti? Derrière les spéculations, son entourage dresse le portrait d’un stratège prudent

L’attente en devient suspecte. Le conseiller d’Etat Pascal Broulis joue-t-il la diva? Le mot est lâché dans son parti, où l’on trépigne. A quelques jours du dénouement, tous ignorent encore – disent-ils – si le favori finira par se présenter à l’élection aux Etats, pour siéger sous la Coupole fédérale. Il aurait pourtant déjà pris sa décision.

Le suspense devra prendre fin au plus tard lors du congrès du PLR vaudois mercredi prochain. Jacqueline de Quattro, autre papable pressentie jusqu’ici, a annoncé samedi dans 24 Heures qu’elle ne se présentera pas. Quant au troisième magistrat vaudois PLR et potentiel candidat Philippe Leuba, il ne s’est pas encore prononcé sur ses intentions.

Derrière les spéculations des uns et des autres se dessine la personnalité de la bête politique vaudoise, qui se fait plus discrète à mesure qu’approche l’échéance fatidique, repoussant les rendez-vous avec les journalistes. Un bon filon: moins il parle, plus on parle de lui.

L’équation partisane est connue: il est la meilleure carte du PLR pour récupérer l’un des deux sièges vaudois à la chambre des cantons, occupés par la gauche depuis huit ans avec la socialiste Géraldine Savary et le Vert Luc Recordon. Moteur au sein de son parti, ses treize ans à la tête du Département vaudois des finances, marqués par une santé économique enviée dans tous les cantons à la ronde, lui ont donné l’envergure du parfait challenger.

Mais ce qui est bon pour le parti ne l’est pas forcément pour Pascal Broulis. Son équation personnelle peut se traduire ainsi: va-t-il répondre à l’appel stratégique ou à ses propres penchants? Comme le dit un observateur, «il doit choisir entre le confort du pouvoir et la splendeur de la conquête». Or Pascal Broulis s’est profilé en homme d’exécutif. Il a besoin d’espace pour décider, et d’influence.

«Il aime travailler dans l’action, aller à la rencontre de ses partenaires, trouver des solutions dans la négociation», explique Olivier Meuwly, PLR, historien du Parti radical, et collaborateur de l’élu au sein du Département des finances. «Il a réussi à se forger une image de sympathique bonhomme. Un bon père de famille dévoué au bien de son canton. Mais c’est avant tout un stratège qui sait jouer de sa position pour obtenir ce qu’il veut, parfois de manière agressive. Il n’hésite pas à appeler les députés de son parti pour leur expliquer comment diriger. Je ne l’imagine pas de l’autre côté de la table», souligne un collègue du camp adverse.

Quelques intéressés confirment du bout des lèvres la frénésie volontariste du magistrat. «Il vit la politique à fleur de peau. Lorsque cela ne se passe pas comme il veut, il s’active pour s’assurer des appuis nécessaires», dit un député PLR au Grand Conseil vaudois.

Son aura sur le parti lui permet de modérer les troupes. Soucieux de l’équilibre financier du canton, l’argentier vaudois «a le sens de l’Etat. Il est capable par moments d’amener de la parcimonie dans le débat politique en réfrénant les ardeurs de ceux, à droite, qui plaident pour des baisses d’impôt inconsidérées», souligne par exemple l’économiste socialiste Samuel Bendahan. Voilà un atout majeur: il a réussi à séduire la gauche, au travers notamment de son duo avec son homologue socialiste Pierre-Yves Maillard. Un pilier du consensus vaudois qui se verrait ébranlé s’il partait à Berne.

Sans compter qu’il n’est pas forcément enclin à lâcher ses sujets fétiches, alors que les prochaines années verront plusieurs chantiers vaudois entrer dans une phase décisive. Celui de la troisième réforme de la fiscalité des entreprises (RIE III), d’abord. Dans ce dossier qui doit voir la suppression des statuts fiscaux spéciaux aux entreprises, avec à la clé un manque à gagner pour les cantons, il s’est positionné en interlocuteur privilégié pour porter les voix de l’axe Genève-Lausanne devant la Confédération. A l’échelle locale, avec le pôle muséal lausannois et le développement de l’ouest de la ville, il peut se targuer de contribuer au rayonnement vaudois. «Sa défense du fédéralisme se traduit par un engagement très marqué pour le canton. En tant que magistrat, il peut parler d’égal à égal, d’un exécutif à l’autre», souligne Olivier Meuwly.

Pas sûr qu’il dispose d’autant de visibilité et de marge de manœuvre en revanche au parlement fédéral, où il ne serait qu’un parmi 246. Quitter Lausanne, c’est descendre du piédestal. Sans compter que la chambre des sages n’est pas réputée pour être la plus animée. Il perdrait aussi son équipe, sans pour autant y gagner sur le plan financier. Enfin, une éventuelle conquête du Conseil fédéral ne semble pas au goût du jour. Il n’a pas oublié l’échec cuisant de 2009, lorsqu’il s’est présenté à la succession de Pascal Couchepin.

Jusqu’ici, Pascal Broulis a bénéficié d’une conjoncture favorable. Or le canton, prédit-il lui-même, va au-devant d’une phase de turbulence. Un argument pour partir à Berne et conserver ses acquis? Au contraire, pense Olivier Meuwly: «ce n’est pas son style. Il aura d’autant plus de peine à quitter ses fonctions s’il sent que l’avenir se corse». Autre élément clé: la bataille s’annonce âpre face au couple sortant, le risque de perdre n’est pas négligeable. S’il reste au gouvernement cantonal, en revanche, Pascal Broulis, 50 ans, pourra tenter sa chance dans quatre ans, peut-être dans une meilleure configuration. Entre-temps, il pourrait se battre pour que la droite reprenne la majorité à l’exécutif vaudois, et lui sa présidence.

Le magistrat a la réputation de savoir ce qu’il veut. Pourquoi dès lors attendre pour faire part de ses intentions? «Pour rester maître de son agenda», suppose Olivier Meuwly. Il paraît aussi qu’il observe avec un certain amusement l’agitation que suscitent les supputations autour de sa candidature. Pour cet autre observateur, il n’y a pas de doute: «Il aime se sentir indispensable.»

«Il a réussi à se forger une image de sympathique bonhomme. Mais c’est avant tout un stratège»