Le gouvernement vaudois vient de présenter un programme de législature qui vise à redresser d'ici à 2007 les finances d'un canton toujours plongé dans les chiffres rouges, contrairement à ses voisins. Cette nouvelle méthode réussira-t-elle mieux que les précédentes? Questions au radical Pascal Broulis, chef du Département des finances.

Le Temps: Ce programme a été présenté comme le fruit d'un long travail de consensus, pour lequel chacun avait mis du sien, fait des concessions. Quelles sont les vôtres?

Pascal Broulis: La mission d'un ministre des finances n'est pas de construire des cathédrales, alors je n'ai pas de frustration. Je crois que mes collègues n'en ont pas non plus. En équipe, nous avons passé beaucoup d'heures à tirer un fil rouge pour les années à venir. La planification financière qui l'accompagne est importante. Mais j'insiste, c'est une «photographie» toutes choses restant égales. Quelles seront les conséquences de la guerre en Irak?

– Cette planification, qui prévoit le retour à l'équilibre en 2007, est-elle trop optimiste?

– Nos prévisions sont optimistes. Le ralentissement de l'économie est plus préoccupant qu'on n'a voulu le croire. Depuis trois ans la Bourse n'a fait que descendre. Elle rebondit, mais comme une balle de ping-pong, toujours plus faiblement.

– Dans son programme, le gouvernement renonce à certaines actions nouvelles mais ne remet guère en question des actions aujourd'hui menées par l'Etat. Fallait-il toute une année pour en arriver là?

– D'abord, c'est moins d'un an. Nous avons travaillé longuement sur le métro, puis les problèmes de la BCV ont pris beaucoup de temps. Le programme est un document qui unit le gouvernement, ce n'est pas anodin. Nous avons déjà montré notre capacité à faire des choix, notamment dans le budget 2003. Le problème, c'est que des éléments que nous écartons reviennent par la petite porte, du fait du parlement. Je pourrais vous dresser à cet égard une liste de 22 sujets…

– Tout en relevant qu'il pourrait devenir plus difficile pour l'Etat d'emprunter, le Conseil d'Etat autorise une augmentation constante de la dette, jusqu'à 9,5 milliards. Comment comprendre?

– Il est impossible d'agir sur la dette tant que les finances cantonales ne sont pas assainies. Mais la population doit aussi savoir que le canton est de moins en moins bien connoté chez les investisseurs. Des charges d'intérêt qui représentent 10% des recettes fiscales, alors même que les taux sont historiquement bas, ce n'est pas raisonnable. Vaud insistera pour réclamer son dû sur les avoirs de la Banque nationale suisse (BNS), soit un milliard de francs, qui servira à éponger la dette.

– Même si cela réussit, ce ne sera pas encore agir sur le fond…

– Allons étape par étape. Nous avons prévu des tranches annuelles d'investissement de 250 millions de francs. Mais c'est une question que nous pourrons nous reposer si la mauvaise situation économique mondiale et suisse devait perdurer.

– Prévoir de creuser le déficit pour la première année du programme de législature est-il vraiment le signe d'un effort de redressement?

– Nous risquons de perdre entre 100 et 150 millions dans les recettes fiscales des personnes morales. Vous ne pouvez pas les compenser en un coup de baguette magique, ni imposer 200 millions d'économies dans une conjoncture en forte régression. Souvenez-vous de 1997, lorsque la population a refusé le programme d'austérité. L'assainissement est un travail d'horloger. Pour le ministre des Finances, le plus important est que l'Etat puisse assurer ses principales missions, continue de s'occuper des plus démunis. Il n'est pas acceptable de laisser des gens sur le trottoir.

– Pendant ce temps, partout en Suisse, les cantons réalisent des résultats positifs…

– Comme ancien banquier, je voudrais bien avoir les meilleures finances de Suisse. Mais le réalisme consiste à écouter les gens, pas à aller droit dans le mur. Malheureusement, le canton passe très tard à la taxation annuelle, qui aurait été très intéressante en période de haute conjoncture. Le gouvernement s'efforce de limiter la croissance des charges, en espérant que la courbe de croissance des revenus reprendra un jour le dessus. Il existe dans ce canton un déficit financier structurel, que j'évalue entre 120 et 180 millions de francs. Les Vaudois sont plus friands que d'autres des prestations de l'Etat. Il y a encore une sensibilisation à faire là-dessus.

– En attendant, le canton déclare qu'il fera tout pour stopper les reports de charges de la part de la Confédération. Une proclamation incantatoire?

– Non, je pense qu'il y a une action possible. Il ne faut plus se laisser imposer sans réaction des choses par la Berne fédérale. Nous allons faire du lobbying. La nouvelle Constitution nous oblige d'ailleurs à renforcer la coordination avec notre députation aux Chambres. Nous devrons aussi expliquer que Vaud est un grand canton avec des charges socio-démographiques plus importantes que d'autres.

– Vous ne prétendez tout de même pas que Vaud soit un cas particulier?

– Non, mais nous pouvons nous battre pour une modernisation fiscale. Nous pourrions demander un partage de la TVA entre cantons et Confédération: elle reverserait 1% de la masse encaissée, permettant aux cantons de financer les tâches liées à la formation ou au vieillissement de la population. Les cantons avec villes-centres ont une population particulière, qui coûte plus.

– Comme la Confédération s'en prend aux cantons, le canton s'en prend aux communes, auxquelles il demande une nouvelle contribution de 100 millions. Pourront-elles faire face sans augmenter leurs propres impôts?

– Il faudra trouver un effet péréquatif. La facture sociale leur avait été imposée dans l'urgence. Cette fois nous planifions trois ans à l'avance une contribution qui sera négociée. Ce ne sera pas facile, mais la situation actuelle est suffisamment préoccupante pour ouvrir un chantier de négociation. La même chose vaut pour la fonction publique, à laquelle nous demandons 40 millions. Si nous ne faisons rien, les banques nous diront qu'elles ne nous prêtent plus.

– Le gouvernement s'est signalé par sa recherche de consensus, au risque de renvoyer une image plutôt terne et attentiste, qui irrite la majorité politique de centre droit. Non seulement chez les libéraux ou l'UDC, mais aussi, de plus en plus, chez les radicaux. Tenez-vous encore en main votre majorité?

– Oui, je le pense. C'est au centre qu'on entend bien des deux oreilles. Mon parti est gouvernemental et soutient les propositions que j'ai faites. Nous avons aussi retenu le blocage du personnel administratif, une proposition radicale. Mon parti a eu la réaction la plus positive sur le programme de législature.