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Pascal Broulis, l’obsession du contrôle

Le ministre radical des Finances tient ferme les cordons de la bourse. Sa méthode: répéter et ne jamais rien lâcher

Sept heures et quart. C’est peut-être pour freiner les ardeurs du journaliste que Pascal Broulis reçoit à potron-minet. Pour maîtriser l’entretien, limiter les risques, boulonner la contradiction. Maîtriser, limiter, boulonner: le grand argentier est passé maître dans l’art du contrôle.

L’heure de la réélection approche: pas question pour le radical de laisser la moindre chance au hasard de s’inviter dans les urnes. «Je suis en campagne, sept jours sur sept, à fond. Ce soir à Montreux et à Echallens, demain à Morges, après-demain à Sainte-Croix…» La surprise n’a qu’à bien se tenir, il a déjà tout prévu: «Personne ne sera élu au premier tour. Avec 21 candidats en lice, c’est mathématique. En 2007, c’était différent, nous étions 12. Cette année, je vais faire 20% de moins, soit à peu près 38%.» S’il pouvait appeler les électeurs l’un après l’autre, il le ferait. Comme il l’a fait en 2009, quand il espérait succéder à l’autre Pascal, au Conseil fédéral: «J’ai appelé du monde, oui. Je voulais savoir les voix que j’allais faire.»

Chez Pascal Broulis, le coup de téléphone est une marque de fabrique. «C’est le seul conseiller d’Etat qui appelle tous les présidents de groupe avant chaque discussion importante au Grand Conseil», confirme le député libéral Jean-Marie Surer. Et les députés sont loin d’être les seuls à qui il réserve ce privilège. «Il le fait tout le temps, tous azimuts, sourit un autre élu de droite. Il sait tirer les ficelles, c’est un redoutable manipulateur qui fera tout pour éviter le clash en public. La semaine passée, quand les policiers menaçaient de faire la grève des amendes, il les a appelés une heure avant la réunion, pour leur dire qu’il allait trouver une solution.» La méthode est-elle compatible avec la distance que doit imposer l’homme d’Etat? «Oui, répond l’intéressé. Lisez les mémoires de Bill Clinton. Quand il avait de grands projets, il appelait tous les sénateurs, un par un.»

Revendiquée, la multiplication des contacts bilatéraux est au cœur de l’idée que Pascal Broulis se fait de sa fonction. «Expliquer, convaincre, répéter, encore et encore: si vous n’aimez pas ça, il faut faire un autre métier», assure-t-il. Quitte à noyer son interlocuteur en passant du coq à l’âne. «Chez lui, c’est une stratégie d’occupation du terrain, analyse le député socialiste François Cherix. Il entoure tout le monde dans un brouillard de propos, mais ne lâche jamais.» L’astuce lui permet par exemple d’évacuer LE reproche récurrent: son intransigeance sur la dépense. A tous ceux – jusque dans son propre camp – qui déplorent sa difficulté à investir, Pascal Broulis répond, abondance de chiffres en bandoulière: «Les gens ne considèrent que les investissements nets. Ce qu’il faut voir, ce sont les investissements bruts. Regardez la planification financière, tout est public: 12,4 milliards jusqu’en 2020, 2,4 milliards d’ici à 2014, 700 millions en 2012. J’ai toujours appris à réfléchir à court, moyen et long terme.» Et de marteler son credo: «L’argent n’est pas une fin, mais un moyen de financer les prestations publiques. Et il ne tombe pas du ciel. Le consentement à l’impôt ne se fait que si l’argent est utilisé avec intelligence.»

Qu’importe si l’évident bon sens du discours ne suffit pas à calmer les plus quérulents: Pascal Broulis sait que son bilan comptable est unanimement reconnu. Sous son ministère, la dette du canton a fondu de 9 milliards à moins de 2 en dix ans. Une fierté pour le responsable des Finances? «Non, une satisfaction collective du gouvernement», promet-il. Qui s’ajoute à celle d’être désormais à la tête d’un «canton calme et solide, qui offre des perspectives». Ses détracteurs se contenteront ici du plaisir discret de rappeler, comme le député socialiste Jean-Michel Favez, que «la conjoncture favorable y est pour beaucoup» et que la politique anticyclique dont s’enorgueillit le président du Collège – à l’image du demi-milliard que le canton investira d’ici à 2018 dans la mobilité et l’énergie – «aurait pu arriver plus tôt».

Ce qui ne passe pas, en revanche, ce sont les exonérations fiscales. Accordées à tour de bras aux entreprises étrangères depuis l’arrêté Bonny, et bien après. Jusqu’à provoquer l’ire de l’Administration fédérale des contributions, au détour de l’affaire Vale [le géant minier brésilien dont les conditions d’exonérations sont largement contestées]. «Là, il y a quand même un scandale, ose François Cherix. Dans un canton qui fait partie des régions les plus riches du monde, Vale, c’est du n’importe quoi.» Et Vale ne fait pas râler que la gauche: «Pascal Broulis est mal pris sur les exonérations, reconnaît l’élu de droite cité plus haut. Tout le PLR est mal pris d’ailleurs. Ethiquement, c’est vraiment très moyen.»

Pourtant, là encore, le ministre explique et répète à l’envi pour garder le contrôle. Et convaincre, toujours: «Le canton n’est pas allé trop loin. Il y a bien une société qui nous pose problème et la discussion prendra du temps. Mais grâce à cette politique, 5000 postes ont été créés, 1,8 milliard d’investissements ont été consentis, le tissu économique s’est diversifié et le canton a mué. Notre force est d’avoir inventé la clause «claw-back»: une entreprise qui a dix ans d’exonération restera dix ans supplémentaires. En vingt ans, on prend racine.» Et de dérouler la métaphore du pépiniériste qui parie sur l’avenir de ses plus beaux arbres.

L’avenir. Une notion qui, par essence, aurait de quoi faire trembler ce névrotique de la maîtrise absolue. A quoi s’autorise-t-il à rêver pour le canton? Sans surprise, sa réponse n’a rien du fantasme inaccessible: «La cohésion. A tous les niveaux. Entre jeunes et vieux, malades et bien portants.»

Pascal Broulis est de Sainte-Croix. La crise des années 70 a laissé des traces: «Je n’ai pas souffert personnellement, mais j’ai vu des camarades s’en aller quand les usines ont fermé. Ça sensibilise à conjuguer la liberté et la responsabilité avec la solidarité.» Et ça explique certainement que Pierre-Yves Maillard ait eu moins de peine à obtenir ses prestations complémentaires pour les familles que Jacqueline de Quattro à décrocher ses effectifs policiers… Attention tout de même à ne pas y voir de l’idéologie. Pascal Broulis se dit plus «pragmatique et homme de valeurs» que de convictions. «Il est totalement radical, au sens vaudois du terme: absolument au centre, confie l’un de ses proches. Mais là ou Delamuraz était un messianique, Pascal Broulis est un gestionnaire.»

Un adjectif qui colle à l’idée que Pascal Broulis se fait de la présidence. Charge à laquelle il tient comme à la prunelle de ses yeux, même s’il refuse de l’admettre. «C’est une très belle invention des Constituants»: un rôle d’anticipation, bien sûr, d’ambassadeur du canton, aussi, mais surtout «de coordination. Sur le plan formel, le président a la responsabilité de l’outil le plus important: l’ordre du jour. C’est donc le gardien de l’équité et du droit de chacun à la parole.» En un mot comme en mille, le président contrôle et le président, c’est encore lui.

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