Vaud

Pourquoi Pascal Broulis se cache d’être devenu Lausannois

Si le conseiller d’Etat a voulu payer ses impôts à Sainte-Croix, cela tient peut-être moins à de potentiels gains financiers qu’à la volonté de soigner une image d’homme de l’arrière-pays. Et de conserver un lien avec son fief, qui l’a amené au pouvoir

C’est l’histoire d’un fils d’ouvrier grec devenu le conseiller d’Etat préféré des Vaudois. Affable magistrat, pragmatique banquier, Pascal Broulis est celui qui a su redresser les finances de son canton, tout en tendant la main à la gauche. Son sens du compromis et de l’Etat, le PLR le puise dans son vécu, dans sa ville de Sainte-Croix, commune du balcon du Jura vaudois durement frappée par la crise des années 70.

Voilà pour la belle image, le story-telling, comme disent les Américains. Aujourd’hui, le vernis a commencé à se craqueler, laissant apparaître l’esquisse d’un homme au tempérament fuyant et agacé par les critiques, soupçonné de s’être bricolé un régime fiscal sur mesure. A la suite des révélations du journal zurichois Tages-Anzeiger, en effet, le grand public a découvert que, depuis son élection il y a seize ans, Pascal Broulis vit la plus grande partie de l’année non pas dans le Nord vaudois où il possède une cossue maison datant de 1929, mais dans un appartement lausannois.

Malgré cette situation, le conseiller d’Etat paie toujours la majorité de ses impôts communaux à Sainte-Croix, où le taux est inférieur de 9 points. Cet arrangement lui permettrait d’économiser 1200 francs par année tout au plus, selon un expert cité par la RTS, un flou demeurant quant aux déductions fiscales que cela lui permet.

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Face aux interrogations, Pascal Broulis s’est drapé dans son indignation. Il a improvisé une note à la presse depuis la Corée du Sud, où il assistait aux Jeux olympiques, avant de se murer dans le silence. Il réserve ses explications au Grand Conseil, espérant peut-être que la polémique s’éteindra d’elle-même. Il n’en est rien. Les articles se succèdent, égratignant cette image d’immuable grand argentier que l’élu s’est patiemment construit.

«L’une des informations de cette affaire est que Pascal Broulis est devenu un Lausannois», relevait il y a quelques jours Stéphane Montangero, président du Parti socialiste vaudois. Le fait que le conseiller d’Etat PLR ait tenu à garder son domicile principal dans les montagnes tient peut-être également à des questions sentimentales et politiques.

Frappé par la crise

Pascal Broulis est ainsi né le 3 avril 1965 à Sainte-Croix. La cité perchée à 1000 mètres d’altitude fut une sorte de Silicon Valley de la mécanique de précision. C’est ici qu’ont été inventées les caméras Bolex – l’orgueil d’une région – ou les fixations de ski modernes. Mais le jeune Broulis va surtout vivre la fin abrupte de cette époque dorée. Après la fermeture des usines déclassées par l’électronique et l’informatique, le nombre d’habitants chute de 8000 à 4000. La ville devient fantomatique, à tel point que la commune finira même par vendre à Pully ses feux rouges devenus inutiles.

Un récent hommage à la caméra de Sainte-Croix: Bolex, la caméra qui a changé le cinéma

Dans ses interviews, le magistrat PLR revient souvent sur cette période marquante de sa jeunesse, quand il a vu s’en aller ses copains de classe dont les parents étaient chassés par le chômage. C’est dans ces épreuves qu’il a nourri son sens du compromis, alors qu’il faisait ses premières armes politiques au Conseil communal, à 20 ans déjà. «La solidarité n’y était pas un vain mot», répète-t-il inlassablement. Le jeune homme s’investit également dans la vie sociale, organise concerts et tournois de volleyball, relance la Maison de la jeunesse, fonde le carnaval.

Sur la proue d’un drakkar

Le début de l’année 1990 reste charnière. Pascal Broulis parade déguisé en amiral à la proue d’un gigantesque drakkar dans ce qui restera comme l’une des éditions fastes du carnaval. A 25 ans, il devient le plus jeune député du Grand Conseil, poussé par le balcon du Jura. Le début d’une carrière météore qui le mènera douze ans plus tard au Conseil d’Etat.

Lors des élections cantonales de 2002, le PLR n’est pourtant de loin pas favori. Il n’est pas encore ce poids lourd de la politique. L’aile économique du parti se méfie même de sa fibre sociale et lui préfère son collègue Eric Golaz. Durant la campagne, Pascal Broulis martèle le fait qu’il est l’unique candidat au gouvernement n’habitant pas l’Arc lémanique. Il devient le champion de l’arrière-pays.

Ce sont finalement les voix du Nord vaudois, où il fait un score canon, qui lui permettent de faire la différence et d’être élu. Pascal Broulis ne l’oubliera pas. Comme il n’oubliera pas le soutien des Sainte-Crix, qui se sont mobilisés pour assurer les différentes tâches de campagne: mise sous pli, tracts, pose d’affiches… Ses amis se promènent au volant de Smart arborant son portrait. Un appui logistique dont aucun autre candidat ne peut se prévaloir. «C’était surréaliste, lors de la fête organisée pour son élection, même les socialistes étaient debout sur les tables, poing levé et hurlant de joie», se souvient un participant.

«Il est des nôtres»

Seize ans plus tard, face aux accusations, le soutien n’a pas faibli. «C’est un enfant de Sainte-Croix; au village, on le défend», plaide Pierre-Alain Gerber, président du Parti socialiste local et président du Conseil communal. «Il a toujours aidé notre région.» Jean-Franco Paillard, ami de longue date et syndic PLR de la commune voisine de Bullet, dénonce «une non-affaire»: «Pascal est toujours très présent. Même si, par confort de vie, il vit en partie à Lausanne, c’est ici qu’il possède sa maison. C’est un des nôtres.»

Pourtant, rapidement après son élection de 2002, Pascal Broulis passe la majorité de son temps au domicile lausannois de son épouse, Brigitte, une physiothérapeute d’origine hollandaise. Son fils Alexandre, âgé aujourd’hui de 14 ans, sera ainsi placé dans une garderie de Lausanne, avant d’y effectuer toute sa scolarité. Mais le conseiller d’Etat tient à garder officiellement son domicile principal à Sainte-Croix et y paie donc ses impôts.

Un choix du cœur, sûrement, le magistrat continuant ainsi de soutenir son fief, où il demeure un bon contribuable. Mais peut-être pas seulement. La situation lui permet de pouvoir toujours se présenter aux élections comme le digne fils du Jura-Nord vaudois. «Venir de cette région, cela n’a rien à voir avec le fait d’être de Lausanne, confirme le député UDC Yvan Pahud, également conseiller communal à Sainte-Croix. Le Nord vaudois vote pour les siens avant les partis politiques. C’est une base électorale fidèle.»

Silence lausannois

Pendant près de dix ans, les autorités lausannoises et le chef des Finances, le Vert Daniel Brélaz, ne voient visiblement rien à redire à la situation fiscale de Pascal Broulis. Ce dernier, entre-temps, s’impose au sein du Conseil d’Etat. En bonne entente avec la socialiste Anne-Catherine Lyon et l’UDC Jean-Claude Mermoud, puis en duo avec Pierre-Yves Maillard, cet adepte du compromis s’attelle à sortir le canton de Vaud du marasme financier. Avec succès.

Il faut attendre 2011 et l’arrivée de la socialiste Florence Germond à la tête des Finances de la Ville pour que Lausanne signifie au conseiller d’Etat qu’il devrait payer son écot dans la cité où il passe le plus clair de son temps. Un accord est alors trouvé, accepté par les parties: le contribuable Broulis paiera un tiers de ses impôts dans le chef-lieu cantonal et deux tiers à Sainte-Croix.

Notre éditorial: Pascal Broulis doit s’expliquer

L’histoire aurait pu s’arrêter là, mais le récent article du Tages-Anzeiger a posé au grand jour des questions toujours sans réponse. Comment expliquer que le chef du Département des finances ne soit toujours pas inscrit au contrôle des habitants de Lausanne, tout en y payant une partie de ses impôts et en y ayant un fils scolarisé? A-t-il bénéficié d’une certaine complaisance de par son statut de chef de l’administration fiscale? La gauche a déposé plusieurs interpellations au Grand Conseil. Pascal Broulis devra s’expliquer, montrer patte blanche. Et l’on comprendra peut-être pourquoi il tient tant que cela à ne pas apparaître comme un Lausannois.

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