Analyse

C’est l’histoire d’un parti et d’un canton, à nouveau conquérants, qui désiraient voir l’un des leurs au Conseil fédéral. C’est aussi l’histoire d’un magistrat qui ne pouvait pas refuser d’être candidat au siège laissé vacant par Pascal Couchepin. Finalement, c’est une histoire où la fierté cantonale n’a pas suffi pour s’imposer, faute de la stature indispensable. Faute aussi d’un projet pour la Suisse.

Pour les radicaux vaudois, il était impensable de ne pas proposer un nom au groupe des parlementaires fédéraux, alors que le canton n’est plus représenté au gouvernement depuis 1998, date de la démission de Jean-Pascal Delamuraz. Il était tout autant invraisemblable que le choix ne se porte pas sur Pascal Broulis, réélu triomphalement au Conseil d’Etat en 2007 puis nommé président permanent du collège. L’incarnation du renouveau, de la crédibilité retrouvée du canton.

Le candidat naturel

Sollicité, poussé de toutes parts, par son camp mais aussi par la gauche, porté par un élan médiatique – le quotidien 24 heures a mené en sa faveur une campagne soutenue –, Pascal Broulis a endossé le costume du candidat naturel.

Du coup, libre arbitre et sens du devoir, ambitions collectives et personnelles se sont mêlés dans un écheveau inextricable. Pascal Broulis pouvait-il se dérober? Il a hésité, multipliant les avis, les consultations avant d’entrer en lice dans le rôle d’outsider. Fatalement, une question surgit, têtue: le magistrat de 44 ans était-il le candidat espéré?

La netteté du score, seules quelques voix glanées vendredi dernier au sein du groupe, tourne à la sanction sans appel. Même si l’homme l’admet mal, lui qui veut rester disponible jusqu’au 16 septembre prochain, jour de l’élection.

Au lendemain de son aventure fédérale, Pascal Broulis trouve en terre vaudoise beaucoup d’indulgence, voire des éloges. Ce qui souligne le hiatus avec les jugements portés de l’extérieur sur les faiblesses du politicien.

Dans le canton, le bilan de Pascal Broulis, son expérience et sa personnalité plaident toujours en sa faveur. Son parcours exclusivement valdo-vaudois n’est pas considéré comme un handicap. Tout au plus admet-on que l’occasion s’est présentée un peu trop tôt. L’assainissement des finances cantonales, la présidence du collège à partir de 2007, sans oublier une réforme aussi harassante que la nouvelle politique salariale de la fonction publique, ont laissé peu de temps à Pascal Broulis pour apprendre l’allemand, pour façonner les liens nécessaires avec le parlement, l’administration, ou pour plonger dans les arcanes de la politique nationale. Quand il montait à Berne, c’était pour défendre les intérêts vaudois. Ce fédéraliste n’a pas hésité à fustiger la solidarité défaillante, notamment en matière fiscale, de certains cantons de Suisse centrale et orientale.

Manque de souffle

Loin du terroir, en Suisse alémanique surtout, c’est plutôt le manque de souffle national qui a été relevé par les observateurs et les examinateurs du candidat Broulis. La faiblesse aussi d’une vision pour la Suisse. La méconnaissance de l’allemand, qu’il reconnaît, mais aussi de l’anglais, a fait plonger sa cote. Sa promesse d’apprendre la langue dès son entrée en fonction a passé pour de la nonchalance. Le fait d’être trop extérieur aux us et coutumes du sérail bernois l’a poussé sur la touche. Trop fier du travail accompli dans le canton de Vaud, prisonnier de son AOC, il n’a pas su montrer qu’il connaissait les ressorts et les aspirations du pays dans son ensemble.

Pascal Broulis a souffert presque logiquement de la comparaison avec Didier Burkhalter. Considéré, à tort ou à raison, comme son semblable politique, situé au centre du parti, les députés du groupe libéral-radical ont choisi celui qu’ils connaissaient le mieux, bilingue de surcroît. A défaut d’un Fulvio Pelli louvoyant. Difficile en effet de survivre aux réflexes presque claniques des membres des Chambres fédérales. L’élection d’un corps étranger – Eveline Widmer-Schlumpf ou Ruth Dreifuss – a toujours eu lieu dans des circonstances exceptionnelles.

Finalement, l’échec de la campagne fédérale aura-t-elle d’autres conséquences sur le destin de Pascal Broulis? Probablement aucune, si l’on pense à la trajectoire de Jean Studer, recalé avec une seule voix par les socialistes en 2002 avant l’élection de Micheline Calmy-Rey, et aujourd’hui homme fort du gouvernement neuchâtelois. Dès le départ, le président vaudois et son entourage ont considéré qu’il n’avait rien à perdre. Au contraire. D’aucuns croient que la chevauchée malheureuse de Pascal Broulis profitera au Parti libéral-radical, en embryon dans le canton, tout autant qu’au ministre. Une façon élégante de tourner la déconfiture en promesse pour des lendemains meilleurs.

Une occasion se présente dans les prochains mois qui permettra d’évaluer l’état du crédit du politicien vaudois. Pascal Broulis a l’intention de briguer le poste de président de la Conférence des gouvernements cantonaux, dont l’élection aura lieu avant la fin de l’année.