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Pascal Couchepin: «La neutralité n’est pas définie, c’est un instrument et non un but en soi»

«LE TEMPS», 25 ANS. L’ancien conseiller fédéral avait été interviewé dans le premier numéro du «Temps». Il venait d’être élu au gouvernement. Il y a 25 ans, l’un des thèmes chauds était déjà l’Europe

Pascal Couchepin dans son jardin, à Martigny. — © Olivier Maire/Studio 54 pour Le Temps
Pascal Couchepin dans son jardin, à Martigny. — © Olivier Maire/Studio 54 pour Le Temps

Pascal Couchepin est une des figures politiques qui a le plus marqué ces vingt-cinq dernières années en Suisse romande et dans tout le pays. A plus de 80 ans, l’ancien conseiller fédéral continue à se passionner pour l’histoire et la politique. Chaque matin, il lit plusieurs journaux dont la Neue Zürcher Zeitung, Le Temps et Le Nouvelliste. Son regard sur l’actualité reste acéré et passionné, notamment sur l’Europe et la neutralité. Rencontre chez lui à Martigny.

Le Temps: Il y a 25 ans, vous veniez d’être élu au Conseil fédéral et vous donniez une interview dans le premier numéro du «Temps», daté du 18 mars 1998. Vous souvenez-vous dans quel état d’esprit vous étiez alors?

C’était une période extrêmement active. Je devais liquider toutes les obligations de ma vie professionnelle antérieure. J’étais à la fois avocat, conseiller national et président de Martigny. L’autre sentiment était la jubilation. C’est quand même un moment exceptionnel dans la vie d’un homme de devenir conseiller fédéral. J’étais le 102e à avoir un tel honneur. J’étais plein d’ambitions, mais je me demandais aussi si j’allais être à la hauteur des espoirs suscités.

Le fait d’avoir été président de Martigny m’avait permis d’accumuler de riches expériences. On apprend ainsi à gérer au Conseil communal (exécutif) un groupe de gens qui ne sont pas réunis par affection mutuelle, mais par le sens du devoir, du moins je l’espère. Il faut savoir mettre en valeur tout le monde, éviter que quelqu’un se sente à l’écart. Je l’ai vécu plus tard comme président de la Confédération, c’est très important de ne pas se mettre en avant, mais de créer une certaine cohésion à l’intérieur du groupe.

La période de transition avait été très courte. Vous avez été élu le 11 mars 1998 et avez remplacé Jean-Pascal Delamuraz le 1er avril.

Je ne me souvenais pas que cela avait été si court.

Le 11 mars 1998, Pascal Couchepin est élu au Conseil fédéral. Il salue les Valaisans présents à Berne — © ALESSANDRO DELLA VALLE / KEYSTONE
Le 11 mars 1998, Pascal Couchepin est élu au Conseil fédéral. Il salue les Valaisans présents à Berne — © ALESSANDRO DELLA VALLE / KEYSTONE

Durant ce très court laps de temps, vous avez créé votre équipe. Vous déclariez dans «Le Temps»: «Il faut des gens qui sachent anticiper et qui aient des idées», vous les avez trouvés?

Oui, j’ai été très satisfait de mon entourage. Avec un peu de vanité, je dirais tout de même que le conseiller fédéral doit avoir un peu plus d’idées que ses collaborateurs.

Vous vous apprêtiez à reprendre le Département de l’économie, et dans cette interview vous disiez: «A l’Economie, on doit créer des impulsions et essayer d’ouvrir des portes afin que les gens aient envie d’entreprendre.» Vous pourriez prononcer la même phrase vingt-cinq ans plus tard?

Oui. Je suis même surpris de la sagesse de ce jeune conseiller fédéral. (Eclats de rire.) Nous avons réalisé ces objectifs en effectuant des changements dans les structures, comme la création du Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco). Nous avons aussi cherché systématiquement les conditions-cadres qui permettaient de mettre en valeur l’économie et soutenir ceux qui voulaient lancer des projets. Par exemple, nous avons créé un Prix de l’innovation agricole. La réalisation de ces objectifs passait par la politique européenne et une vraie collaboration avec notre partenaire économique le plus important.

Au moment de votre entrée en fonction, les négociations pour les bilatérales I étaient déjà en cours?

Oui, mais elles n’étaient pas terminées. J’avais d’ailleurs déclaré, après mon élection, que nous conclurions les négociations très rapidement. C’est ce que nous avons fait. Je me suis ensuite engagé dans ce qui a été ma première campagne de votations comme conseiller fédéral. Un des moments forts avait été une assemblée publique dans le canton de Lucerne. Dans la salle, il y avait 200 à 300 personnes, dont de nombreux opposants aux bilatérales. Au fond, j’aperçois cinq-six hommes en uniforme militaire. Soudain, l’un d’entre eux prend la parole. C’était un professeur à l’EPFZ. Avec des arguments scientifiques, il a convaincu la majorité des personnes présentes. D’ailleurs lors de la votation, le résultat a été excellent (67% de oui).

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Un des arguments principaux des opposants à ces accords était la pression sur les salaires.

Oui, et c’est un argument qui reste aujourd’hui un leitmotiv des adversaires à un rapprochement avec l’Union européenne, parmi lesquels Pierre-Yves Maillard, qui a fait une reconversion à l’antieuropéanisme qui mériterait – peut-être pas autant que la conversion de saint Paul – que l’on s’interroge. A l’époque, nos adversaires affirmaient que ce seraient les bas salaires qui souffriraient, mais cela n’a pas été le cas. Ceux qui sont venus en Suisse étaient issus de professions de haut niveau.

En 1998, les relations avec Bruxelles étaient-elles plus faciles qu’aujourd’hui?

Oui, mais il y avait eul’échec, de justesse, pour l’adhésion à l’Espace économique européen. Beaucoup de gens étaient très déçus. Aujourd’hui encore, je suis convaincu que cet échec est dû notamment aux conseillers fédéraux chargés du dossier qui avaient déclaré que l’EEE était un camp d’entraînement avant d’adhérer à l’Union européenne. C’était une erreur stratégique, et c’était faux. Après le rejet de 1992, je me rappelle des réunions dans le bureau de M. Delamuraz pour trouver des solutions. J’étais alors chef du groupe radical. Nous nous demandions comment nous rapprocher de Bruxelles, d’autant que nous étions en pleine stagnation économique. Après les bilatérales I, nous avons connu une véritable reprise économique qui a duré jusqu’en 2010. La libre circulation des personnes a été fondamentale.

Très rapidement, vous vous êtes engagés pour les bilatérales II…

Oui, nous devions aller plus loin et, à ce moment-là, le climat était très favorable, tant à l’interne qu’à l’externe pour une telle collaboration avec l’UE. Je me suis notamment beaucoup engagé pour que l’on trouve une solution sur la fiscalité de l’épargne. Malheureusement, toutes bonnes choses fatiguent.

Pascal Couchepin interviewé chez lui à Martigny le 8 mars 2023
 — © Olivier Maire pour Le Temps
Pascal Couchepin interviewé chez lui à Martigny le 8 mars 2023 — © Olivier Maire pour Le Temps

Et donc aujourd’hui, il y a un fort sentiment anti-européen en Suisse, comment l’expliquez-vous?

L’opposition à l’Union européenne regroupe beaucoup de gens. Les plus dangereux sont ceux qui ont une aversion viscérale contre l’UE, qu’ils identifient soit à l’Empire allemand, soit pire encore, au successeur de l’Empire allemand. Ces personnes sont épouvantées par l’idée que l’on puisse dépendre de voisins, pourtant les Européens ont les mêmes valeurs démocratiques que nous.

Ensuite, il y a un deuxième groupe, qui est moins imprégné par les souvenirs historiques que par l’idéologie: «Ce qui est gros est malsain.» Beaucoup d’écologistes partagent cette vision: small is beautiful. D’autres encore considèrent l’Union européenne comme une grande affaire bureaucratique. Je rappelle toujours que nous avions constaté qu’il y avait moins de fonctionnaires européens que de fonctionnaires zurichois. Et à l’époque, une grande partie des fonctionnaires européens étaient des traducteurs.

Une autre catégorie des opposants est ceux qui regardent vers l’Amérique. C’est notamment le cas de quelques milliardaires zougois. Mais en matière économique, les Etats-unis ont été beaucoup plus brutaux avec nous que l’UE. Ce sont eux qui nous ont imposé la fin du secret bancaire.

Ce conglomérat a réussi à faire appel à Schiller: «Prenez garde au commencement.» Mais je fais la prédiction que d’ici trois à cinq ans les mêmes dirigeants économiques alémaniques, qui ne veulent pas de l’accord-cadre, diront aux Romands: «Soyez pragmatiques, nous devons trouver un accord pour l’industrie et la recherche.»

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Ce qui est étonnant, c’est la position du Conseil fédéral sur cette question?

Je considère que c’est le péché capital du Conseil fédéral pour la législature qui s’achève. Nous sommes malheureusement devant le fait accompli. Il faut trouver les moyens d’avancer et combattre les multiples préjugés qui ont été nourris en grande partie par des méconnaissances pratiques et des débats idéologiques.

Qui est responsable de ce blocage? La Suisse ou l’Union européenne?

Quand on n’arrive pas à un accord, la faute est des deux côtés. Mais j’ai l’impression que Bruxelles a fait pas mal d’efforts et j’espère qu’elle sera encore d’accord d’inventer quelque chose de neuf avec nous.

Pensez-vous toujours que la Suisse adhérera un jour à l’UE?

Je n’en sais rien et je me garderai bien de faire des pronostics, car je crois avoir dit dans les années 1990 que nous serions dans l’Union européenne en 2020…

Pascal Couchepin interviewé chez lui à Martigny le 8 mars 2023
 — © Olivier Maire/pour Le Temps
Pascal Couchepin interviewé chez lui à Martigny le 8 mars 2023 — © Olivier Maire/pour Le Temps

Vous regrettez que pour les jeunes, l’Europe ne soit plus un idéal?

Aujourd’hui, ils ne connaissent plus les frontières, ils peuvent aller étudier où ils veulent. Ils n’ont aucune idée de la situation antérieure. Mais il y a un point où ils sont conscients de la difficulté, c’est la défense. Sur le plan militaire, nous devons collaborer davantage avec nos voisins. Je suis frappé de voir des jeunes qui croyaient que la paix était sans limite et qui prennent conscience que l’on n’est plus en sécurité totale. La collaboration internationale est indispensable pour la sécurité. Cela passe par l’OTAN ou l’Union européenne.

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La Suisse devrait-elle adhérer à l’OTAN?

Pas pour l’instant, un tel pas est trop difficile politiquement. Et si l’on arrive aujourd’hui avec une telle proposition, on bloque la situation pour longtemps. Mais je rappelle quand même aux Suisses qui ont une vision sacro-sainte de la neutralité qu’on a trouvé dans les archives de l’armée française des plans élaborés avec la Suisse pour faire face à une attaque allemande sur le territoire helvétique. En violation de la neutralité, il y avait donc un dispositif de défense commune. Les Allemands n’ont pas manqué de le faire valoir et nous avons dû faire des concessions lorsque nous étions seuls au milieu de cette marée brune. Des concessions qui n’ont pas été glorieuses, mais vitales

Cette sacro-sainte neutralité est-elle encore vraiment utile?

Est-ce utile d’y renoncer? Non. La neutralité n’est pas définie, c’est un instrument et non un but en soi. La grande erreur de l’initiative qui se prépare dans les soutes du paquebot UDC, c’est de faire de la neutralité un objectif et non un moyen. Si elle est un objectif, il faut tout faire pour être le plus proche possible de la neutralité. Si c’est un moyen, il ne faut pas trop la définir pour pouvoir l’adapter aux circonstances.

Que pensez-vous du refus du Conseil fédéral d’accepter la réexportation des armes?

C’est un exemple d’un couac de la politique suisse. Il y a quelques années, M. Pfister, le président du Centre, s’est allié à la gauche – qui soignait sa belle âme pacifiste – pour faire passer une disposition interdisant la réexportation des armes. Lorsque deux, trois ans plus tard, on s’est rendu compte que ce serait aussi dans l’intérêt de la Suisse que l’Ukraine ne se fasse pas écraser, le même M. Pfister a demandé au Conseil fédéral de prendre des décisions sur la base du droit d’urgence. Ce que le Conseil fédéral a raison de refuser, car il n’y a pas d’urgence constitutionnelle pour la Suisse. Aujourd’hui, les débats sur cette question sont si lents qu’ils aboutiront peut-être au moment où les problèmes seront résolus.

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Cela ne montre-t-il pas que notre système est trop lent lors de crises?

Non. Il est trop lent si l’on réagit chaque fois à un événement avec émotion et en changeant les lois. Une loi qui n’est pas indispensable n’est pas nécessaire.

En vingt-cinq ans, comment le climat politique a-t-il évolué selon vous?

Je constate une dilution des responsabilités. L’histoire dira que l’UDC n’a pas apporté grand-chose sur le fond de la politique, en revanche sur la forme oui. Elle a su vulgariser le langage, autorisé toutes les opinions, sans analyse critique. L’UDC, comme premier parti de Suisse, est au gouvernement, mais il est aussi le premier parti d’opposition. Pour le reste, on constate que le vote populaire est un instrument de sagesse. Le peuple repousse souvent ce qui est prématuré. Pour éviter cette dilution de la responsabilité politique, les partis doivent se consolider. Il est aussi essentiel d’avoir des discussions philosophiques sur les grands principes.

Standing Ovation au Parlement pour Pascal Couchepin en 2009, après avoir annoncé sa démission du Conseil fédéral — © ALESSANDRO DELLA VALLE / KEYSTONE
Standing Ovation au Parlement pour Pascal Couchepin en 2009, après avoir annoncé sa démission du Conseil fédéral — © ALESSANDRO DELLA VALLE / KEYSTONE

Donc selon vous, la politique ne s’est pas durcie?

Non. Ce qui est vrai, c’est que la discipline de parti est plus forte que par le passé. Lorsque Peter Bodenmann était président du PS et moi chef de groupe, on faisait régulièrement des coups ensemble. Récemment, j’ai eu un grand moment de bonheur lorsque socialistes et radicaux se sont alliés pour proposer une solution concernant la réexportation des armes.

Je me vante toujours de deux succès où on avait réussi à trouver des compromis: l’article constitutionnel qui reconnaissait les objecteurs de conscience et la taxe poids lourds. Comme conseiller fédéral, j’ai tenté de trouver un compromis en proposant de prolonger la durée de vie des centrales nucléaires et en affectant, parallèlement, davantage de moyens pour les énergies renouvelables. J’espérais trouver la paix de l’énergie. Mais mon interlocuteur socialiste avait refusé arguant qu’en 2015, il n’y aurait plus de centrales nucléaires en Suisse. En 2023, il y en a toujours et le nucléaire reste une solution.

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Questionnaire de Proust

Quel livre lisez-vous actuellement?

J’en lis plusieurs à la fois. Je lis actuellement un livre sur Gengis Khan et un autre sur les mythes de la guerre d’Espagne.

Dans quel pays rêvez-vous encore d’aller?

En Afrique, au Botswana ou au Zimbabwe.

Quel souvenir espérez-vous que l’on garde de vous?

Ce ne sera plus mon problème.

De quoi êtes-vous le plus fier?

Ma famille.

Votre plus grand regret?

Ne pas savoir chanter.

Quels politiciens vous ont-ils le plus marqué?

J’ai beaucoup aimé Jacques Chirac et Gerhard Schröder.

En septembre 2003, Pascal Couchepin se promène avec le chancelier allemand Gerhard Schröder dans le Lötschental. — © MARCUS GYGER / KEYSTONE
En septembre 2003, Pascal Couchepin se promène avec le chancelier allemand Gerhard Schröder dans le Lötschental. — © MARCUS GYGER / KEYSTONE


Profil

1942 Naissance à Martigny.

1979 Entre au Conseil national.

1984 Devient président de la ville de Martigny.

1998 Election au Conseil fédéral.

2009 Démission du Conseil fédéral. Le Neuchâtelois Didier Burkhalter le remplace au Département fédéral de l’intérieur.