Revirement dans la politique universitaire de la Confédération ou habile ménagement tactique? Affirmant dans nos colonnes que l'Etat fédéral devrait relâcher la pression sur les universités, Pascal Couchepin suscite des lectures attentives dans le monde académique. «Je suis de moins en moins sûr qu'il faille imposer des décisions d'en haut. C'est aux universités elles-mêmes de se rendre compte qu'elles doivent se regrouper», lançait le chef de l'Intérieur (LT du 31.03.2006).

«Un commentaire juste, qui va dans le sens des articles constitutionnels (en votation le 21 mai) que nous soutenons», lance Jean-Marc Rapp. Présidant, pour quelques mois encore, la Conférence des recteurs des universités suisses (CRUS), le Lausannois indique que «ces nouvelles dispositions auraient justement pour effet de favoriser l'autonomie des universités».

Une perplexité

Recteur de l'Université de Genève, André Hurst l'illustre à sa manière en citant Michelet: «L'homme fort crée la force autour de lui, l'homme politique la prend où elle se trouve.» Explication: «Pascal Couchepin prend acte de la force des universités, et des limites d'un pilotage par le haut - de même que la gouvernance par la base a aussi ses limites.»

En aparté, certains expriment pourtant leur perplexité. Alors que la Confédération a longtemps financé les universités sans avoir grand-chose à dire, la tendance de ces dernières années a justement été à une relative montée en puissance de l'autorité fédérale. Y aurait-il désaveu du secrétaire d'Etat Charles Kleiber, lorsque son ministre de tutelle défend de petites unités dans les hautes écoles, se demandant «pourquoi faire, par idéologie, de l'urbanisme universitaire»?

Un travail en amont

Un observateur n'y voit pas de remise en cause de l'architecte de formation, dont le mandat expire l'année prochaine, et qui prépare le programme pour les hautes écoles de 2008 à 2011. «Charles Kleiber est déjà en fin de règne. Il serait étonnant que l'on change de joker avant la conclusion du message.» Un autre relève que si le chef de l'Intérieur peut tenir des propos apparemment aussi conciliants, c'est justement parce que Charles Kleiber a fait le travail en amont, en provoquant des regroupements, à l'image des partages de tâches opérés entre les universités de Genève, Lausanne ainsi que l'EPFL.

Jean- Marc Rapp précise: «Je ne vois pas un désaveu. Tout le monde sait qu'entre le système actuel et la future conférence des hautes écoles la recherche de consensus sera essentielle. En ce sens, Pascal Couchepin a raison de craindre que les décisions ne soient difficiles à prendre.»

De nouvelles têtes

Et le ministre mise sur les nouvelles personnalités qui vont reprendre en main les institutions de coordination, ajoute un connaisseur. La Conférence des directeurs de l'instruction publique sera présidée dès l'été par la Fribourgeoise Isabelle Chassot, tandis que le recteur de l'Université de Zurich, Hans Weder, accédera à la tête de la CRUS. Ces instances seront en première ligne pour négocier la création du futur organe de pilotage des hautes écoles, qui chapeautera les universités, les écoles polytechniques et les hautes écoles spécialisées.

Cet organisme à venir figure justement au menu de la votation du 21 mai, au chapitre des hautes écoles. Pour André Hurst, la nouvelle parole ministérielle vise ainsi l'apaisement en vue du 21 mai: «Dans la perspective d'une votation, ces propos tempèrent les critiques de ceux qui redoutent par-dessus tout une centralisation de l'enseignement supérieur ou de la recherche.»

Un jeu de balancier

Reste que ces petites phrases s'inscrivent bien dans un contexte en constante évolution. En Suisse, la politique des hautes écoles semble condamnée à un subtil jeu de balancier entre centralisation et libre initiative des institutions. Ces dernières années ont été marquées par des incitations fédérales, parfois pressantes, qui ont motivé certains projets: l'Arc lémanique, la restructuration des études de médecine vétérinaire entre Berne et Zurich, les pôles de recherche nationaux, des réseaux de formation à l'échelle du pays...

La période à venir pourrait voir le retour d'une concurrence plus affirmée entre les écoles. Car si la compétition scientifique est mondiale, celle des ressources reste largement nationale. Evoquée ces temps, une forte hausse des moyens du Fonds national, qui sélectionne les projets par évaluation, renforcerait ainsi la course entre les académies.

André Hurst insiste d'ailleurs sur la menace de paralysie qu'une chasse aux doublons pourrait faire peser sur le paysage scientifique suisse: «Aux Etats-Unis, que l'on cite souvent en exemple, les doublons sont légion, cela fait partie de la concurrence. Nous n'avons aucun intérêt à organiser la science comme un jardin à la Le Nôtre.»