Ruth Metzler et Pascal Couchepin ont milité avec force vendredi à Berne contre l'initiative visant à plafonner à 18% le taux de population étrangère. Loin de cantonner leur argumentation aux conséquences

qu'une telle restriction aurait sur l'économie, les deux ministres ont mis l'accent sur ce que les étrangers ont apporté à la Suisse. L'initiative risque de compromettre «notre tradition humanitaire», a expliqué Ruth Metzler, fustigeant «une politique qui s'accommoderait d'entorses aux droits de l'homme». Elle a souhaité que les Suisses restent «fidèles à eux-mêmes» le 24 septembre, rappelant que des objets similaires ont été rejetés à cinq reprises au cours des trois dernières décennies. Dans un entretien au Temps, Pascal Couchepin revient sur les raisons qui motivent son rejet de l'initiative des 18%.

Le Temps: Vous avez qualifié cette initiative d'«antipatriotique», pour quelles raisons?

Pascal Couchepin: Elle est dangereuse pour la paix confédérale car elle est susceptible d'introduire la discorde entre les Suisses. Prenez le cas de Genève, qui compte

40% d'étrangers. Certes, certains d'entre eux ne seraient pas pris en considération si l'initiative était acceptée, car ils ne répondent pas à la définition qu'elle donne des étrangers. Il n'empêche que le canton continuerait à dépasser largement le quota de 18%. Comparez maintenant cette situation au cas de Berne, où le taux d'étrangers atteint 11%. Va-t-on dire aux Genevois de renoncer à leur prospérité? Ce serait tout aussi absurde que de demander aux Bernois de réduire encore leur population étrangère pour compenser celle d'autres cantons. Sans parler du fait que l'instauration d'un tel quota aurait pour conséquence une hausse du travail au noir et du nombre de frontaliers.

– Cette initiative est-elle xénophobe?

– Je ne crois pas que l'on puisse la qualifier de telle. Elle est toutefois inspirée par une certaine conception de l'identité helvétique selon laquelle le pays est menacé par les nouveaux arrivants dans la mesure où il n'est pas capable de les intégrer. En économie, lorsque la croissance s'emballe, cela débouche sur de l'inflation; en immigration, cela débouche sur de la xénophobie. Pour autant, ce n'est pas en fixant un chiffre simplificateur dans la loi – et à plus forte raison dans la Constitution – que l'on apporte la bonne solution.

– Estimez-vous qu'il existe un seuil de tolérance au-delà duquel le nombre d'étrangers doit être stabilisé, comme l'affirment les initiants?

– Il est clair que, à certains moments, on observe des réactions de rejet. Souvent, elles dépendent de la conjoncture économique ou sont liées à la nature de l'immigration. D'une manière générale, le Conseil fédéral ne souhaite pas que les frontières soient totalement ouvertes afin d'éviter que l'on n'assiste, d'une année à l'autre, à un accroissement extraordinaire de l'immigration.

– En ce qui concerne les accords bilatéraux, vous dites que, si l'initiative était acceptée, il faudrait décourager les Suisses d'aller travailler dans l'Union européenne. Qu'est-ce qui vous fait parvenir à cette surprenante conclusion?

– La philosophie des bilatérales repose sur un marché du travail ouvert à l'échelon européen pour les professions spécialisées. Si, le jour où nous aurions besoin d'un apport important d'emplois de qualité en Suisse, le plafond de 18% était déjà atteint, nous serions alors bloqués. Il ne nous resterait qu'une solution: dire aux Suisses de rester dans le pays pour éviter que, en le quittant, ils ne modifient les équilibres entre population suisse et étrangère… C'est grotesque.

– Mais l'initiative remet-elle en cause les accords bilatéraux?

– Le Conseil fédéral est convaincu que la mise en œuvre des accords n'entraînera pas d'afflux massif de population étrangère. Dans la pratique, l'initiative ne remettrait donc pas en cause les bilatérales. C'est dans l'esprit, cependant, que réside la contradiction. On ne peut pas accepter ces accords au mois de mai et, dès septembre, semer des mines sur leur chemin. Je suis convaincu que nos partenaires les ratifieront dans les meilleurs délais, mais il est vrai que l'acceptation de l'initiative ne serait pas une invitation à accélérer le rythme.

– En quoi le projet de nouvelle loi sur les étrangers peut-il couper court à certains arguments des initiants?

– Il s'agit d'une loi relativement stricte, qui va dans le sens de ce que désire une bonne partie de l'opinion. Mais si l'initiative est acceptée, il faudra repenser toute la politique des étrangers. Je ne voudrais pas trop ironiser, mais si l'on reprend les termes du texte, on constate que, comme elle appartient à la catégorie «artiste», une danseuse de cabaret ne serait pas prise en considération pour le calcul des 18%. Je doute que ce soit vraiment l'objectif visé par les initiants… Autre exemple: le fils d'un étranger serait considéré comme étranger, mais dès lors qu'il commencerait des études, ce ne serait plus le cas. Ensuite, dès que, au terme de ses études, il se mettrait à la recherche d'un emploi, il rejoindrait à nouveau la catégorie «étrangers»…

– Les initiants critiquent le montant de cinq millions de francs qui est à la disposition de l'intégration des étrangers. Ils jugent cette somme dérisoire…

– Vous n'assimilez pas les étrangers à coups de millions, mais par des places de travail, par des contacts avec la population suisse, ainsi qu'en évitant les ghettos et en offrant une bonne éducation aux jeunes… J'ai toujours soutenu l'idée que l'on doit faciliter l'intégration par la naturalisation des étrangers de deuxième génération. Mais il s'agit là d'une question très sensible. Les solutions que nous proposerons devront être acceptables pour les Suisses.

– Vous aurez courant septembre une discussion avec Ruth Metzler sur les contingents de permis de travail. Au printemps, celle-ci a laissé entendre qu'une hausse pourrait être envisagée pour 2001. Qu'en est-il?

– Le bilan établi à fin juillet montre que les contingents sont loin d'être épuisés. Une augmentation ne semble donc pas nécessaire.