«Monsieur Brown m'a dit que le sens de l'histoire voulait que le secret bancaire disparaisse. Comme je ne suis pas marxiste, je ne crois pas au sens de l'histoire, mais si les Britanniques y croient, alors, qu'ils laissent faire l'histoire sans nous forcer la main!» Sous le stuc blanc de la salle de musique de l'Association de la presse étrangère de Londres, Pascal Couchepin conduit sa conférence de presse avec la tranquille assurance de celui qui tient le couteau par le manche. Et pourtant, le vice-président de la Confédération sort d'une rencontre de trois quarts d'heure avec Gordon Brown, chancelier de l'Echiquier (ministre des Finances) britannique, étiqueté ennemi de la Suisse et pourfendeur invétéré de secret bancaire. Mais à l'issue d'une journée «constructive» (les Anglais dixit) où chacun a campé sur ses positions, le sentiment dans le camp suisse est que l'histoire, justement, est en train de tourner, et que la Grande-Bretagne risque de se retrouver isolée au sein de l'Union européenne à cause de sa position jusqu'au-boutiste sur l'échange d'informations automatique en matière de fiscalité de l'épargne.

Le timing de la visite d'Etat du chef du Département fédéral de l'économie (DFE) à Londres était parfait: ce mardi, les quinze ministres des Finances de l'Union se retrouvent à Bruxelles pour discuter justement de l'avancement des négociations en matière de taxation de l'épargne avec les pays tiers. Après une brève rencontre (tout juste quinze minutes) de courtoisie avec le premier ministre Tony Blair, Pascal Couchepin a fait à pied les quelques dizaines de mètres qui séparent le 10 Downing Street du Treasury, palais de Gordon Brown.

Passées les convenances sur la nécessité d'un marché de l'emploi flexible, le conseiller fédéral valaisan a répété à son puissant hôte qu'il n'était pas question pour la Suisse, pays non-membre de l'Union européenne, d'abandonner le secret bancaire alors qu'elle avait déjà fait une proposition «généreuse» en matière de taxation de l'épargne offshore. «A la fin, nous avons conclu que nous comprenions que nous n'étions pas d'accord, ce qui est utile pour faire avancer les négociations», a confié au Temps une porte-parole de Gordon Brown. Pascal Couchepin a qualifié le contact avec son homologue britannique de «très bon et très ferme, mais humainement agréable». Interrogé sur le jeu de pouvoir que Gordon Brown jouerait dans cette affaire, le chef du DFE a répondu dans un sourire qu'il se «posait cette question, sans y répondre publiquement.»

En coulisses toutefois, l'entourage diplomatique suisse ne doute pas de la sincérité de Gordon Brown dans sa volonté d'abolir tout secret bancaire, et ne croit pas à la théorie du double jeu britannique, qui viserait à demander trop pour faire capoter le projet européen de taxation de l'épargne. «Seuls quelques intérêts dans la City espèrent une telle issue, confie une source suisse haut placée qui a assisté à la réunion. Ce qui semble sûr, en revanche, c'est que Gordon Brown sent qu'il perd la partie, et qu'il s'isole dans le camp européen. La Commission européenne ne demande pas de la Suisse un échange automatique d'informations.»

La Suisse n'est pas pressée

Pascal Couchepin confirme: la Suisse, dit-il en substance, n'est pas pressée, elle prendra le temps qu'il faudra pour négocier. «Il y a place pour un compromis, si l'UE bouge. Mais pas avec l'échange automatique d'informations – ni avec l'introduction d'un délit qualifié d'évasion fiscale, le Conseil fédéral n'a pas le mandat de l'introduire. Il faut que les Quinze arrêtent de croire que nous sommes un Etat satellite et qu'il est normal que nous nous alignions même si nous ne sommes pas d'accord.» Dans le camp suisse, on entrevoit déjà le veto du Luxembourg, l'échec du projet européen et l'avènement d'une solution permettant la coexistence de deux systèmes (échange d'informations et impôt à la source) sur une période probatoire de cinq ans. Pascal Couchepin a précisé que le mot «sanctions» n'avait pas été prononcé par ses interlocuteurs britanniques, mais que l'évocation d'une possible action de l'UE contre la Suisse en cas d'échec du projet européen était «inquiétant»: ce serait un simple exercice de force contre un pays qui n'a violé aucune loi internationale.

Le conseiller fédéral a aussi noté que la confusion entre secret bancaire et blanchiment règne au Royaume-Uni. Après avoir tenté d'expliquer, le matin sur BBC Radio, que la Suisse était leader dans la lutte contre l'argent du crime, il a entendu le tout frais ministre pour l'Europe, l'helvétophile Denis MacShane, lui affirmer qu'avec «tous les problèmes actuels à l'échelle internationale, l'ère du secret bancaire devait toucher à sa fin, car il est incompatible avec la lutte contre le financement du crime organisé et du terrorisme.»