Médias

Pascal Crittin: «Pour survivre, la RTS doit se transformer»

Forcée d’économiser 12 millions de francs en 2020 pour absorber la baisse des recettes publicitaires, la Radio télévision suisse romande privilégie les choix clairs aux coupes linéaires qui affaiblissent tout le système, explique son directeur

Après avoir durement frappé la presse écrite, la baisse des recettes publicitaires atteint l’audiovisuel public. L’an prochain, la RTS devra économiser 12 millions de francs sur un budget de plus de 350 millions. Quelque 13 millions d’économies ont déjà été demandés en 2019 pour absorber la baisse de la redevance TV et son plafonnement par le Conseil fédéral précédant le rejet de l’initiative «No Billag». Suppressions d’émissions, investissements dans le digital ou encore déménagement du téléjournal à Lausanne: le directeur, Pascal Crittin, explique sa stratégie pour assurer l’avenir de la RTS.

Lire à ce propos: La SSR s’impose une nouvelle coupe de 50 millions

Le Temps: Après le ouf de «No Billag», les plans d’économies se succèdent. La RTS est-elle entrée dans une crise durable?

Pascal Crittin: L’érosion des revenus publicitaires n’est pas nouvelle, mais elle s’accélère. Dans le même temps, les modes de consommation évoluent, l’écoute linéaire décroît fortement chez les moins de 50 ans, le public migre de plus en plus vers internet, où se déplace aussi, naturellement, la publicité. Si elle veut survivre dans cette nouvelle ère, la RTS doit se transformer. Cela veut dire faire des choix, mêmes s’ils sont douloureux.

Il faut arrêter de parler de l’audiovisuel public comme d’un monstre bureaucratique, c’est tout simplement faux

Pascal Crittin

La logique d’économiser dans les murs pour ne pas toucher aux programmes ne suffit donc plus?

Malheureusement non. L’optimisation des supports (administration, logistique, bâtiments, distribution) entreprise en 2010 et intensifiée dès 2016 arrive à ses limites. Actuellement, l’administration ne représente que 5% du budget de la RTS, contre 10% il y a quinze ans. Il faut arrêter de parler de l’audiovisuel public comme d’un monstre bureaucratique, c’est tout simplement faux. Aujourd’hui, plus de 80% de notre budget est consacré à notre cœur d’activité, soit la production d’émissions, d’articles ou encore de vidéos.

Qu’est-ce qui va changer en 2020 pour les téléspectateurs?

Nous prévoyons que la Matinale de 5h à 6h sur RTS La Première va être remplacée par une rediffusion des Dicodeurs. Mais dans le même temps, la Matinale de Romaine Morard va commencer à 6h au lieu de 6h30. Les soirées de la semaine sur La Première seront allégées. Les versions estivales de Couleurs locales et Mise au point, sur RTS 1, réduiront leur production originale. Des émissions de niche seront supprimées, comme une émission d’archives TV le dimanche matin. La relance de certaines programmations comme Toute une vie, Au cœur du sport et Mauvaise Langue est aujourd’hui gelée, tout comme certaines commandes externes. L’ensemble de ces mesures, qui devront encore être consolidées au sein du comité de direction de la SSR, nous permettront d’économiser trois quarts des 12 millions requis. Nous avons privilégié des choix nets, pas des coupes linéaires qui affaiblissent tout le système.

L’an prochain, 30 à 40 emplois seront touchés dont une dizaine dans les services de l’actualité radio et TV. Nous espérons limiter les licenciements à quelques postes

Pascal Crittin

Comment avez-vous opéré ces choix?

Notre objectif était d’impacter le moins possible le public. Les téléspectateurs sont attachés à telle émission, tel programme particulier et, pour nous, il n’y a pas de public moins important qu’un autre. L’audience seule n’est pas un critère. Cela dit, nous avons ciblé des émissions diffusées à des heures ou à des périodes de l’année où le public est, de fait, moins présent.

Comment allez-vous éviter les licenciements?

La pyramide des âges de la RTS permet de jouer sur les départs en retraite ou volontaires pour limiter l’impact sec. Des 30 postes supprimés en 2019, seuls 4 l’ont été par licenciement. L’an prochain, 30 à 40 emplois seront touchés dont une dizaine dans les services de l’actualité radio et TV. Nous espérons limiter les licenciements à quelques postes.

Ce plan d’économies annonce-t-il le début d’une longue série?

Impossible de lire dans l’avenir. Différents facteurs pourraient nous permettre de respirer. A commencer par la baisse de la publicité, qui peut se stabiliser. Mais il est certain que le débat sur le cahier des charges de la SSR devra tenir compte des moyens disponibles.

Il n’empêche que d’autres menaces se profilent, comme la motion de Gregor Rutz (UDC/ZH), qui veut exempter les entreprises de la redevance radio-TV…

Cette proposition nous inquiète dans la mesure où la redevance représente 80% du budget de la SSR. Sans redevance, impossible d’exister. C’était le débat de la nouvelle loi radio-TV en 2015, puis de «No Billag», et le peuple a tranché deux fois.

Dans les programmes, qu’est-ce qui coûte le plus cher?

Le divertissement, les émissions publiques de variétés ou d’humour, le sport, les grands magazines TV. Nous voulons éviter de toucher à ces rendez-vous, souvent intergénérationnels, qui font notre succès.

Le regroupement de l’actualité à Lausanne permettra de créer des synergies et de dégager des marges pour renforcer nos rédactions dans les cantons, à commencer par Genève

Pascal Crittin

Jusqu’ici, la fiction a non seulement été épargnée par les coupes, mais elle a reçu des augmentations. Cela va-t-il continuer?

Oui, notre but est de doubler le nombre de séries produites par la SSR et de pouvoir les diffuser simultanément dans tout le pays. Cela rentre dans les 20 millions de francs réinvestis suite aux économies. Dès septembre 2020, la SSR lancera une plateforme VOD qui permettra de visionner nos contenus dans toutes les langues nationales. L’usager tessinois pourra ainsi visionner un Temps présent sous-titré en italien, le Romand un documentaire produit en Suisse alémanique et vice versa.

Qu’en est-il du déménagement du téléjournal à Lausanne prévu pour 2024?

Concernant le bâtiment, nous sommes en train de lever les dernières oppositions, le permis de construire devrait être délivré d’ici à la fin de l’année. Le projet sera ensuite soumis au conseil d’administration. De notre point de vue, il n’y a pas de solution plus intéressante tant financièrement que stratégiquement. Concernant le téléjournal, nous soumettrons au conseil d’administration de la SSR notre projet de le transférer à l’EPFL pour créer un centre news qui nous permettra de produire davantage d’infos sur tous les vecteurs, y compris le digital. Ce regroupement permettra de créer des synergies et de dégager des marges pour renforcer nos rédactions dans les cantons, à commencer par Genève.

Devoir économiser et construire simultanément de nouveaux locaux, n’est-ce pas contradictoire?

Estimée à environ 110 millions de francs, la construction du site sera largement financée par la vente des bâtiments de La Sallaz, à Lausanne, d’Ansermet, à Genève, et d’autres locaux en Suisse alémanique. Cet investissement nous permettra de réduire nos coûts d’exploitation, un bâtiment moderne étant moins énergivore. A terme, nous occuperons 25% d’espace en moins. Et nous économiserons 30% de charges d’exploitation, soit plusieurs millions par année.

Ne craignez-vous pas les foudres de Genève?

Le groupe de travail constitué avec les autorités de la ville et du canton a fait du chemin. Genève compte pour nous et ne sera pas délaissée. Les sports, les magazines TV, la fiction ou encore le documentaire resteront dans la tour RTS. En parallèle, nous développons actuellement un projet de pôle médias public-privé sur la Genève internationale. L’autre ambition est de créer un pôle digital pour faire se rencontrer maisons de production, start-up et youtubeurs. Nous ne tirons pas assez profit de cet écosystème local très prometteur.

A quoi ressemblera la RTS de demain?

Elle proposera deux sites plurimédias, équilibrés et diversifiés à Genève et Lausanne. Sur le plan du contenu, nous avons trois priorités: développer l’information et des formats spécifiques pour les jeunes et repositionner la culture sur tous les vecteurs en dédiant notamment Espace 2 à la musique classique et en créant une plateforme RTS Culture. De manière globale, notre but est d’atteindre une répartition dite 50-50 entre la distribution broadcast (radio-TV) et digitale en 2024. Nous sommes aujourd’hui à la moitié du chemin.


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