Le Temps. On parle parfois de concordance, parfois de formule magique. Quelle différence?

Pascal Sciarini: Historiquement, la formule magique est la répartition des sièges du Conseil fédéral selon la force des partis, telle qu’elle a existé entre 1959 et 2003, jusqu’à la non-réélection de Ruth Metzler et l’élection de Christoph Blocher. Soit deux sièges au PLR, au PDC et au PS et un à l’UDC. La concordance, c’est la ligne de conduite, la règle de recherche du consensus, que se fixent tacitement les partis représentés au gouvernement et par laquelle ils se sentent coresponsables des décisions de l’exécutif. Notamment en évitant de lancer à tout propos des référendums ou des initiatives.

– Quel système prévaut aujourd’hui?

– Nous sommes dans une situation où il n’y a plus ni concordance arithmétique ni concordance politique, puisque sur les principaux enjeux, comme les relations avec l’UE, il n’y a plus de ligne de conduite commune entre tous les grands partis. A cause de la forte polarisation, il est difficile, voire impossible de faire coïncider concordance et répartition mathématique. Donner un deuxième siège à l’UDC serait mathématiquement équitable. Mais je doute que cela conduirait à davantage de concordance politique. Ou que l’UDC amoindrirait son opposition aux décisions du collège. Car cette position, avec un pied dans et un pied hors du gouvernement, lui est trop profitable électoralement.

– Vers quoi la politique suisse sera-t-elle alors contrainte de s’acheminer?

– Le système est condamné à une concordance à géométrie variable. A la recherche d’alliances occasionnelles sur la base de projet susceptibles de rassembler une majorité assez large, non seulement pour passer le cap du parlement, mais aussi d’un éventuel référendum. On aura alors des coalitions de centre gauche ou de centre droite selon les enjeux. Peu importe alors que l’UDC ou un autre parti n’ait qu’un siège.

– Est-ce à dire que c’en est fini de la recherche du consensus, qui composait l’ADN de la politique suisse?

– Il faut définitivement abandonner l’idée d’un consensus. Nous entrons dans la logique du consensus réduit et fluctuant. Mais cela ne changera pas la manière de chercher à rapprocher les points de vue. Cela dit, ce n’est pas forcément une mauvaise nouvelle en termes d’efficacité et d’innovation. Si le système de gouvernement y perd en termes de stabilité et de prévisibilité, cela débouche sur des situations plus innovantes. A condition bien sûr que le pivot que constituent les deux partis du centre, PLR et PDC, ne s’affaiblisse pas trop.