La Moser’s Backstube est un tea-room confortable et sans prétention attenant à la boulangerie qui fait encore son pain sur place. A Baden (AG), il est une institution. Les murs sont jaune clair, les lampes ressemblent à des soucoupes volantes. Pascale Bruderer s’arrête d’abord devant le porte-journaux et jette un coup d’œil au Tages-Anzeiger avant d’apercevoir la journaliste. Ses yeux gris-bleu pétillent immédiatement, les fossettes de son fameux sourire se creusent. Il ne reste que quelques jours avant l’ouverture de la session d’hiver, et la conseillère nationale argovienne, très sollicitée, n’avait du temps que pour un petit déjeuner.

Car ce lundi, à 32 ans et quelques mois, elle va devenir la plus jeune présidente dans l’histoire du Conseil national. «Je n’aime pas me justifier à cause de mon âge. Mon accession à la présidence est une occasion de montrer que, dans ce pays, la jeune génération s’engage dans la société et prend ses responsabilités.» La benjamine de trois sœurs a l’habitude. Lors de son assermentation, en avril 2002, elle était déjà la plus jeune conseillère nationale. Entre-temps, le club des moins de 35 ans, qui se retrouve une fois par session, compte une dizaine de membres. Entrée dans sa troisième législature, Pascale Bruderer a à son actif autant d’années de service que les politiciens plus âgés qui ont accédé à cette fonction avant elle.

La future présidente du Conseil national se commande un birchermüesli, une petite portion, sans crème. Un clin d’œil aux clichés que l’on a sur les habitudes alimentaires des Alémaniques? Elle rit, étonnée. «C’est l’image du birchermüesli en Suisse romande? Je ne savais pas. J’ai besoin d’un bon petit déjeuner. Et quand on fait du sport – j’ai joué longtemps au hand­ball – cela fait presque partie du régime de base. Et il est très bon ici. C’est mieux si je le prends encore avec une tranche de pain?»

La carrière politique de Pascale Bruderer a commencé à l’ombre de la tour de la ville, dernier témoin des remparts du Moyen Age, que l’on aperçoit dehors noyée dans le brouillard. Le sport, indirectement, a joué un rôle dans cette décision. «Je jouais en Ligue nationale B de handball, mais, ­entre 14 et 17 ans, j’ai dû subir sept opérations du genou. Quand le médecin m’a dit: «Faites du sport, jouez aux échecs», cela a été un choc. Mon rêve d’enfance de faire une carrière sportive a éclaté. Si j’avais continué, au rythme de quatre entraînements par semaine, je ne serais peut-être pas entrée en politique.»

Pascale Bruderer y entre au pas de charge. Elle a tout juste 20 ans quand elle est élue en 1997 au parlement de Baden, déjà la plus jeune. Quatre ans plus tard, elle entre au Grand Conseil, une année plus tard, au Conseil national.

Baden, petite ville aux portes de Zurich avec une vie culturelle très animée, est un terreau fertile pour le PS. «Cela m’a fait du bien de commencer ici», dit-elle en piochant avec sa petite cuillère dans son thé de menthe pour le refroidir. Mais Pascale Bruderer, contrairement à Cédric Wermuth, le remuant président des Jeunes socialistes et autre vice-président du PS suisse actif à Baden, ne s’est jamais illustrée par des actions spectaculaires. «Je suis un Konkordanzmensch, une personne de concordance. Le système politique en Suisse me convient parfaitement. J’aime trouver des majorités. Je sais, c’est un peu ennuyeux, mais travailler avec les autres me motive plus que la contradiction à tout prix. Je suis entrée directement au PS, je ne voulais pas passer par les Jeunes socialistes. Les partis de jeunes font un travail important et ils ont besoin de ce cadre pour la provocation. Mais personnellement, j’ai choisi un autre chemin.»

La conseillère nationale aux petites mèches noires coupées court sur le front se retrouve plutôt dans les colonnes people des magazines alémaniques. La SonntagsZeitung, au début de cette année, l’a sacrée Suissesse la plus stylée. Faut-il y voir une confirmation de l’étude récente qui arrive à la conclusion, en résumé, que bien présenter, cela aide en politique. «Le rayonnement, oui, cela joue un rôle. Mais l’apparence, c’est subjectif. Le plus grand facteur de succès est d’avoir du plaisir dans ce qu’on fait, et d’oser le montrer.»

Après son thé à la menthe, elle demande un Coca Zero. «J’ai besoin de caféine Je suis rentrée hier de New York.» Une pause privée avant une année bien remplie? «Non, c’était un voyage de travail. Nous avons réussi à faire venir en Suisse la Conférence des présidents des parlements du monde entier, qui ne se réunit que tous les cinq ans. Elle aura lieu en juillet prochain à Genève, où, avec Erika Forster, présidente du Conseil des Etats, j’aurai le grand honneur d’accueillir mes collègues.»

Avec encore Doris Leuthard, présidente de la Confédération, le hasard des tournus a voulu que trois femmes se retrouvent au sommet en 2010. Pascale Bruderer voit-elle des similitudes dans le style politique de cette autre Argovienne, qui a elle aussi commencé tôt sa carrière? «Non, je ne crois pas. En tout cas, nous ne partageons pas toujours les mêmes contenus politiques.»

L’arrivée d’un petit chien blanc dans le café fait dévier la conversation. Pascale Bruderer a une chienne labrador de bientôt 3 ans, Kala. Qu’elle emmène souvent avec elle, sauf quand elle est au Palais fédéral, bien sûr. Il lui arrive de venir à pied le long de la Limmat depuis Nussbaumen, localité voisine de Baden sur la commune d’Obersiggenthal, où elle habite avec son mari, Urs Wyss.

Pascale Bruderer a l’habitude. Lors de presque chaque interview, les deux mêmes questions reviennent: «Voulez-vous des enfants? Voulez-vous ­devenir conseillère fédérale?» N’est-ce pas agaçant? «C’est en tous les cas très personnel. Mais la première question ne m’énerve pas. Je ne dois pas y répondre. Quant à mes ambitions de conseillère fédérale… je comprends même que les journalistes doivent poser la question. Mais je n’ai qu’une réponse, et elle est ennuyeuse: ce n’est absolument pas mon but. J’ai commencé très jeune en politique. Et il y a une vie après la politique. C’est pourquoi j’ai aussi des plans qui n’ont rien à voir avec un nouveau mandat politique, mais avec mon avenir professionnel et privé.»

Pascale Bruderer, on la comprend, ne s’imagine pas à 50 ans encore dans la politique. Directrice de la section argovienne de la Ligue suisse contre le cancer, un poste à 60% qu’elle va réduire pendant son année de présidence, elle ne le cache pas. Poursuivre une activité professionnelle tout en siégeant au Conseil national relève aussi du sport. Elle a auparavant terminé ses études de politologie à l’Université de Zurich, avant de glaner des expériences professionnelles, notamment chez UBS.

Membre de la commission de l’éducation, de la science et de la culture, la conseillère nationale argovienne s’est sinon distinguée par ses interventions en faveur de l’égalité des personnes handicapées. Pour communiquer avec deux oncles sourds, elle a appris depuis longtemps la langue des signes.

Elle ne cherche pas longtemps quand on lui demande quel a été son plus grand succès en huit ans sous la Coupole. «Il n’est pas grand, mais je le vois tous les jours. Le téléjournal alémanique est traduit en langue des signes, c’était une de mes propositions dans la révision de la loi sur la radio et télévision. C’est symbolique, mais très concret. Ce sont souvent les petits pas en politique qui changent le quotidien des gens.»