portrait

Le passé genevois du banquier Hildebrand

Le président de la BNS est avant tout un financier surdoué. Retour sur ses années genevoises

Dans une petite salle de la villa Barton, au bord du lac, à Genève, Charles Wyplosz accueille une poignée d’étudiants en relations internationales. Objectif du séminaire: examiner comment l’explosion des flux de capitaux privés au cours des dernières décennies a contribué à la croissance globale, mais aussi à l’éclatement de crises financières à répétition. «Je vous apporterai mon regard théorique, annonce le professeur d’économie. A mes côtés, Cédric Dupont vous donnera le point de vue du politologue et Philipp Hildebrand vous dira… ce qu’il en est dans la vraie vie des financiers!»

La scène se déroule en octobre 2000. Onze ans plus tard, ce passé genevois éclaire la personnalité du président de la direction de la BNS, au cœur de la tourmente.

A l’époque, Philipp Hildebrand est responsable des investissements à la banque Vontobel, à Zurich. Il vient de passer cinq ans au sein du hedge fund (fonds d’investissement sophistiqué) Moore Capital Management, à Londres et à New York. Et il intégrera l’année suivante le comité exécutif d’Union Bancaire Privée (UBP), à Genève, où il sera directeur général jusqu’en 2003, année de son entrée à la BNS.

Assis sur une fortune personnelle très confortable – quelques dizaines de millions, estiment plusieurs sources – constituée chez Moore Capital, Philipp Hildebrand est alors un des meilleurs spécialistes de la gestion alternative (modèle de gestion visant à s’affranchir des tendances du marché). C’est parce qu’il connaît par cœur les mécanismes de cet univers complexe que Charles Wyplosz a fait appel à lui pour ce séminaire de l’Institut de hautes études internationales. «Ce n’est pas un banquier classique du tout, explique aujourd’hui le professeur. Les hedge funds sont les grands seigneurs de la finance. Ils font de l’argent en comprenant les choses avant qu’elles n’arrivent. Le rôle de Philipp Hildebrand était d’anticiper l’évolution future du monde. Il fait partie des financiers intelligents, qui ont une parfaite connaissance des marchés et une vision autonome.»

Autant de qualités qui conduisent Edgar de Picciotto, fondateur et gourou d’UBP, à engager le prodige en 2001. A l’époque, la gestion alternative est au cœur de la stratégie de la banque. «Edgar de Picciotto considérait les bons hedge funds comme des Ferrari, se souvient Michael Wyler, ancien membre de la direction générale d’UBP. C’est-à-dire des fonds dont le pilotage n’est pas donné à tout le monde et qui nécessitent une «due diligence» [vérifications] très serrée. Philipp était l’homme de la situation.»

A UBP, Philipp Hildebrand marque les esprits. «Il était très apprécié et surtout très respecté pour sa connaissance parfaite des rouages de la finance, toutes classes d’actifs confondus, raconte William Jaccard, ancien responsable de la gestion discrétionnaire de la banque, devenu directeur chez Penta Asset Management. Il avait un charisme d’homme d’Etat tout en étant un personnage attachant. C’était un excellent communicateur, doté d’une grande capacité de délégation et qui savait faire confiance.» En plus de ses compétences, Philipp Hildebrand sidère alors par l’étendue de son réseau. «Aussi bien dans le monde politique américain que dans la finance européenne, poursuit William Jaccard. A tel point qu’il pouvait avoir Wim Duisenberg [alors gouverneur de la Banque centrale européenne] en 10 minutes au bout du fil… ce qui n’est pas rien.»

Décrit comme un vrai passionné, Philipp Hildebrand «n’avait pourtant rien d’un surexcité, note Michael Wyler. Ce n’est pas quelqu’un qui arrivait à 4h du matin pour repartir à 23h. L’entrepreneur, le visionnaire au tempérament d’acier, c’était Edgar de Picciotto. Philipp, lui, est resté malgré tout un employé de la banque.»

Au dire de certains, pourtant, mieux valait ne pas se trouver sur son chemin. «Il a été engagé pour re­structurer l’Asset management [la gestion des actifs] et il n’a pas tergiversé, se remémore une de ses anciennes subordonnées. Il a changé beaucoup de choses, licencié du monde, ça a assez mal fini pour ceux qui se sont frottés à lui. En fait, il était à la fois anglo-saxon par sa manière d’être et son charisme et germanique, voire zurichois, par sa façon très carrée de traiter les affaires: pas très diplomate, parfois arrogant et en tout cas très sûr de lui.»

Mais, à la différence de l’archétype du «hedgie» londonien – façon Bentley carrossée en carbone et champagne millésimé –, le profit à tout prix ne semble pas avoir été le premier moteur de Philipp Hildebrand. «S’il n’avait été obsédé que par l’argent, il ne serait pas parti à la BNS, où ses revenus sont certainement inférieurs», estime William Jaccard. «Il n’a jamais été très flashy ni très dépensier, poursuit Michael Wyler. Avec lui, nous allions plutôt boire une bière dans une pizzeria de la place que dîner dans un restaurant gastronomique.» Son ancienne subordonnée acquiesce: «C’est vrai. Il n’a jamais été très «show off». Je pense qu’il est surtout mû par une soif de pouvoir.»

Une soif qui, à croire Michael Wyler, ne suffit pas à expliquer son départ pour la BNS: «Je crois qu’il a eu envie de rendre quelque chose à son pays. Avant d’accepter le job, il me disait: «Je gagne bien mieux ma vie dans le privé, je m’inquiète pour ma femme, qui vient d’ouvrir sa galerie à Genève, mais ça m’intéresse vraiment. J’ai envie de servir.» Et puis il savait qu’il aurait encore une vie après la BNS.» Une vie après la BNS? Selon l’un de ses anciens collaborateurs, «il pensait probablement se retrouver un jour à la tête d’une banque d’investissement américaine. Même si son accession à la présidence de la BNS a sûrement changé la donne.»

Financier un jour, financier toujours? Pour Charles Wyplosz, ce trait de caractère, quasi-tropisme, explique peut-être en partie les imprudences récentes du président de la BNS et ses opérations de change controversées: «Les gens qui ont cette formation ont l’habitude de ne jamais sous-utiliser leur argent…» Quitte à flirter parfois, et même inconsciemment, avec les limites.

Philipp Hildebrand, artisan du sauvetage d’UBS, chantre de la réglementation du système financier, resterait-il, envers et contre tout, un fin spéculateur? «La finance, ce n’est pas la prêtrise, sourit Charles Wyplosz. Tous ceux qui ont choisi ce métier l’ont fait pour devenir riches. Le terme «spéculateur» est très mal connoté dans l’opinion, mais c’est un synonyme de financier, rien d’autre. Tant mieux s’il y a des gens comme ça dans les banques centrales.»

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