L’administration fédérale se réveille enfin à propos du «passeport covid», désormais appelé «certificat d’immunité» par les instances compétentes. Alors que le 19 décembre dernier, le directeur de l’Office fédéral de la justice (OFJ), Martin Dumermuth, avait déjà évoqué cette problématique le jour où Swissmedic avait donné sa bénédiction au vaccin de Pfizer, il a fallu attendre trois mois pour que la directrice de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP), Anne Lévy, annonce qu’un groupe de travail avait démarré ses travaux. C’est donc une course contre la montre qui s’engage car il ne reste que trois mois avant l’été, horizon que s’est fixé l’Office fédéral.

Le problème, c’est qu’il faut désormais travailler dans l’urgence. L’administration a préféré attendre que le parlement crée les bases légales dans le cadre de la loi Covid-19 pour élaborer un document «sûr, infalsifiable et conforme aux principes de la protection des données». A ce manque d’anticipation vient se greffer une nouvelle panne dont l’OFSP devra assumer tout au moins une partie de la responsabilité. En ce début de semaine, le préposé fédéral à la protection des données et à la transparence (PFPDT), Adrian Lobsiger, a demandé à la Fondation de la plateforme Mesvaccins.ch de la désactiver. Ce préposé a jugé «plausible» une enquête du média en ligne Republik.ch qui a révélé de grosses failles dans la sécurité des données.

Deux millions investis dans «mesvaccins.ch»

Ce mercredi 24 mars, Anne Lévy a tenté de minimiser l’ampleur de la panne. «Le site Mesvaccins.ch n’a rien à voir avec le certificat d’immunité que pilote désormais l’OFSP. Ce sont deux projets différents», a-t-elle tenu à préciser avant de concéder: «Bien sûr que nous sommes désécurisés, car les lacunes qui sont apparues sont inacceptables.» La plateforme reste donc désactivée jusqu’à nouvel avis.

L’OFSP a pourtant beaucoup misé sur ce projet, son infectiologue Virginie Masserey ayant même rejoint le conseil de fondation en janvier dernier, avant d’annoncer sa démission ce mercredi. Il y a investi – ou s’apprête à le faire – quelque 2 millions de francs sur sept ans. Il subventionne ainsi la fondation à raison de 250 000 francs par an de 2020 à 2023. Il l’a aussi mandatée pour développer un nouveau module devant documenter la vaccination contre le Covid-19. Ce contrat, signé en automne dernier, porte sur un montant de 450 000 francs.

En soi, ce site est une bonne idée, que défend ardemment l’éminente professeure de l’Université de Genève Claire-Anne Siegrist, également présidente de la fondation. Créée en 2013, cette plateforme met gratuitement à la disposition de chacun un carnet de vaccination «intelligent», couplé à un logiciel expert qui permet de voir immédiatement quelles sont les vaccinations éventuellement à compléter. Plus de 11 000 prestataires de soins l’alimentent, dont deux tiers de médecins et un tiers de pharmaciens.

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«Toutes les vulnérabilités récemment constatées ont été immédiatement corrigées, et à ce jour nous n’avons identifié aucune perte ni aucun vol de données, ni aucune effraction frauduleuse», souligne Claire-Anne Siegrist. «Nous travaillons ardemment à augmenter encore la sécurité de la plateforme, et j’ai confiance dans le fait que celle-ci redeviendra la seule plateforme actuellement disponible en Suisse pour l’enregistrement de vaccinations utile à de nombreux professionnels et citoyens», ajoute la professeure genevoise, qui précise qu’elle n’a jamais eu l’ambition d’émettre des certificats covid.

Pas de registre national de vaccination

A ce sujet, l’OFSP n’a pas divulgué beaucoup de détails. Tout au plus a-t-on appris que ce document serait disponible sous forme physique ou électronique et qu’il devrait être reconnu sur le plan international. L’OFSP promet de travailler étroitement avec l’économie privée et les hautes écoles. «Mais il faudra tirer les leçons de l’échec de l’identité électronique en votation populaire», avertit Denis Gillet, maître d’enseignement et de recherche à l’EPFL. «Il est envisageable de sous-traiter des développements aux privés, mais sous contrôle fédéral total. Une délégation aux EPF pourrait être la solution comme pour l’application SwissCovid», imagine-t-il.

La question de la protection des données restera très sensible. Le débat fait rage entre les avocats de la protection des données et les autres, partisans d’une solution pragmatique. Parmi ces derniers, le conseiller exécutif bernois et responsable de la Santé, Pierre Alain Schnegg, qui lance l’idée d’une banque de données nationale qui recueillerait toutes les informations des cellules de traçage cantonales. «Je sais bien qu’en Suisse, la protection des données est sacro-sainte. Mais qui et que veut-on protéger? Des données qui n’ont que peu de valeur ou la vie des personnes?» interroge-t-il.

Une chose est sûre: il n’y aura pas de registre national de vaccination. «Une telle plateforme nationale n’est à nos yeux pas souhaitable et la base juridique fait défaut», tranche le préposé fédéral Adrian Lobsiger. Ce qu’Anne Lévy a confirmé ce mercredi.