«Chaque semaine, je prends des risques en allant voir ma psychothérapeute alors même que le Conseil fédéral me recommande de rester chez moi. C’est absurde.» Porteur d’un pacemaker, souffrant de diabète et de problèmes d’équilibre, Camille*, 83 ans, se trouve face à un dilemme: poursuivre sa thérapie et s’exposer au coronavirus ou alors l’interrompre au risque de voir sa santé mentale se détériorer.

Cet imbroglio résulte des récentes directives de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) relatives au remboursement des soins psychiques en période de pandémie de Covid-19. Au-delà de 360 minutes de consultation par visioconférence sur une période de six mois, soit environ six séances, les patients suivis par des psychothérapeutes doivent retourner au cabinet. Les psychiatres peuvent en revanche continuer la prise en charge à distance. Une «inégalité de traitement flagrante» pour la Fédération suisse des psychologues (FSP), qui a interpellé à plusieurs reprises l’OFSP. Les psychiatres de la Fédération suisse des médecins psychiatres-psychothérapeutes (FMPP) qui délèguent souvent des patients ont aussi fait part de leur incompréhension. En vain.

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«Santé psychique en jeu»

«Dès que la crise a commencé, il était évident que la visioconférence allait être privilégiée pour continuer les suivis nécessaires avec les patients, détaille Stephan Wenger, coprésident de la FSP. Dès lors, on s’attendait à une levée complète de la limite des consultations en ligne, jusqu’ici fixée à 240 minutes tous les six mois.» L’OFSP a accepté de l’élever à 360 minutes, mais pas au-delà. Insuffisant, pour les praticiens. «La santé psychique de certains patients est en jeu, limiter l’accès aux soins dans une période aussi particulière et anxiogène risque d’engendrer des conséquences dramatiques et d’encombrer encore davantage les urgences psychiatriques, déplore Stephan Wenger. Sans compter les coûts que cela va représenter en termes sociaux, d’arrêts de travail, d’hospitalisations, de médications, qui auraient pu être évités.»

Il ne s’agit pas de demander des prolongations systématiques, mais uniquement lorsque cela est absolument nécessaire pour éviter une aggravation

Marie*, psychologue

«Le déplacement en cabinet pose problème pour les patients à risque face au Covid-19 et ceux qui vivent avec de telles personnes. Le médecin cantonal a enjoint aux professionnels de la santé de continuer autant que possible les consultations en ligne pour contenir l’épidémie. Comment respecter cette consigne tant que l’OFSP maintient le plafonnement?» s’interroge Chantal Thévenoz Burnand, psychologue psychothérapeute à Genève. Selon un sondage effectué par la FSP la semaine du 27 avril, auquel 1100 psys ont participé, soit un tiers des praticiens du pays, la limite horaire a déjà été atteinte ou le sera bientôt pour 57% des thérapies à la charge de l’assurance de base. «Si le patient souhaite poursuivre les consultations en ligne, il doit les financer entièrement», déplore Chantal Thévenoz Burnand, qui précise que les demandes de dérogation adressées aux assurances ont pour l’heure, à sa connaissance, toutes été rejetées.

«Conflit déontologique»

Alors que le suivi est crucial, que faire des patients vulnérables qui n’ont pas les moyens de financer leur prise en charge? Suspendre les soins? Organiser des entretiens plus courts, voire bénévoles? «La situation vire au conflit déontologique, déplore Magali Volery, responsable de la commission psychothérapies à l’Association genevoise des psychologues. Dans ce bras de fer avec l’OFSP, le patient est pris en otage.»

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Psychologue romande spécialiste en psychothérapie, Marie* a effectué des demandes de prolongation pour cinq de ses patients. «Parmi ceux-ci, il y a une femme d’une cinquantaine d’années, souffrant d’anxiété généralisée et d’asthme chronique, qui est littéralement paniquée à l’idée de sortir de chez elle de peur d’attraper le virus, raconte Marie. Comme il lui est impossible de payer elle-même les séances, le suivi a été suspendu depuis trois semaines, ce qui laisse craindre une péjoration de son état psychique et peut-être la nécessité d’aller consulter aux urgences psychiatriques en cas de crise.» Autre situation: une jeune femme souffrant d’obésité et de phobie sociale. «Il aurait été dans ce cas-ci contre-productif de lui demander de rester chez elle, voilà pourquoi elle vient au cabinet en respectant les consignes de sécurité, précise Marie. Il ne s’agit pas de demander des prolongations systématiques, mais uniquement lorsque cela est absolument nécessaire pour éviter une aggravation.»

Limitation horaire maintenue

De son côté l’OFSP se contente de rappeler que le système Tarmed prévoit déjà des «rémunérations différenciées pour les psychologues/psychothérapeutes délégués et psychiatres, notamment concernant les téléconsultations». «En raison de la pandémie de Covid-19, l’offre de prestations de téléconsultations a été élargie, aussi bien pour les psychiatres que pour les psychologues. Dans la plupart des cas, les psychiatres et médecins psychothérapeutes s’occupent des cas les plus complexes, qui requièrent un traitement médicamenteux», souligne le porte-parole Grégoire Gogniat. Si la limitation horaire est maintenue, l’OFSP précise toutefois qu’il «évalue régulièrement ses recommandations en fonction de l’évolution de la situation».

*Prénom d’emprunt