Entre les mazots, à deux pas de l'Abbaye du Châble, Raphaël Maître se régale des richesses du patois. Plusieurs dizaines d'années après que Maurice Casanova, un enfant du Val de Bagnes, linguiste et rédacteur au Glossaire des patois de Suisse romande, eut lancé l'idée d'un dictionnaire du patois de Bagnes - que sa mort a mis en stand-by - le jeune chercheur valaisan a la mission de le mener à terme.

Tout au plus Raphaël Maître s'est-il accoutumé dans son enfance à l'un ou l'autre patois des bords du Rhône en l'écoutant parler dans sa famille. Mais après des études de Lettres et son entrée à l'Institut de dialectologie de l'Université de Neuchâtel, puis au Glossaire des patois de Suisse romande, le voilà coordinateur scientifique d'un monumental projet patrimonial qui mobilise trois chercheurs, une dizaine de patoisants de la vallée, et réunit un budget de 600000 francs.

Le Temps: Rédiger un dictionnaire du patois, c'est avant tout un défi scientifique ou un devoir de mémoire?

Raphaël Maître: C'est un peu de tout cela. Avant d'être dans le dictionnaire, un mot de patois est d'abord dans la tête de quelqu'un qui l'a appris sur les genoux de sa mère. Ce qui fait la grande richesse de ce projet, c'est qu'il est interdisciplinaire. Il y a l'approche scientifique. Avec mes deux collègues Eric Flückiger, lexicographe, et Gisèle Pannatier, dialectologue et spécialiste du patois d'Evolène, nous sommes très complémentaires. S'y ajoute la contribution des patoisants locaux. Ils étoffent nos connaissances par le témoignage de la variation de la langue, notamment. Entre le linguiste et le patoisant, aucun ne prend le dessus sur l'autre. Ce sont deux regards sur la langue uniques et irremplaçables.

- Comment le travail de recherche a-t-il débuté?

- Il a débuté il y a près de 100 ans grâce à l'énergie déployée par quelques patoisants de la région. Dans la foulée du XXe siècle romantique, plutôt patriotique, dans le val de Bagnes, des passionnés se sont engagés pour mettre en avant la diversité de la langue. Parmi elles, le journaliste et écrivain Louis Courthion s'est dépensé sans compter pour magnifier le patois. Sa littérature abondante en témoigne. Au fil du temps, la collaboration entre locuteurs et scientifiques a permis de constituer un corpus de 50000 fiches, ce qui correspond à 12000 mots de patois. Cela fait du patois de Bagnes un des mieux documentés en Suisse romande.

- Le projet a réellement démarré en 2005. En deux ans, qu'a-t-on appris?

- Du point de vue de la méthodologie, il a fallu beaucoup inventer. Créer une base de données, et surtout, affiner une orthographe à partir de la tradition existante. Il y a mille manières d'écrire le patois. On peut l'écrire de manière très scientifique mais peu lisible pour les locuteurs ou au contraire de manière apparemment facile à décoder mais ambiguë. Notre travail a consisté à établir un standard pour que tout le monde s'y retrouve, les patoisants comme les chercheurs. Ce qui est exceptionnel, c'est que les résultats témoignent d'une évolution phonétique au cours du XXIe siècle. D'autre part, l'orthographe que nous avons construite est basée sur un système de sons avec ses nuances, et ces sons d'il y a cent ans, on les retrouve dans le patois d'aujourd'hui, comme le fameux «shl» du patois de Bagnes dans le mot «shluë» qui veut dire soleil.

- En tant que scientifique, comment se convaincre de mettre autant d'énergie dans un projet quasi confidentiel, qui concerne finalement une poignée de locuteurs?

- Nous avons tout d'abord répondu à une demande des patoisants de Bagnes. Ils constataient que la langue se perdait et trouvaient de moins en moins de gens avec qui parler patois. Perdre quelque chose qui fait partie de soi est une grande source de motivation. Pour les chercheurs que nous sommes, c'est l'occasion de relever un triple défi: technique, scientifique et historique.

- Le patois se meurt. Mais au fait, quand et comment est-il né?

- Le patois est le résultat de 2000 ans d'évolution de la langue à partir du latin. Le plus fascinant, en termes de linguistique, c'est la diversification de la langue. Elle va de pair avec la diversification sociale et politique. L'apparition des frontières étatiques marque progressivement une fragmentation de la langue. A tel point que les patois refléteront finalement des identités locales voire hyperlocales. A Bagnes, on constate des variations très fortes entre les hameaux de la même commune. Le mot «linge», par exemple, se prononce avec un «ey» nasal à Lourtier, mais avec un «ng» uvulaire à Sarreyer (ndlr, «leïndzo»).

- C'est pour cela qu'on dit du patois qu'il est la langue de l'identité...

- La langue, en fait, a deux fonctions. Elle sert à communiquer d'une part, elle sert aussi à dévoiler son identité. De la même manière qu'en français l'accent témoigne de nos origines, le patois dit d'où l'on vient. Plonger dans le patois de Bagnes nous fait mesurer l'ampleur de cette diversité. Un dictionnaire, aussi dense et volumineux soit-il, ne rendra jamais compte de toutes les nuances de sens et de prononciation d'un patois.

- Le dictionnaire du patois de Bagnes sortira de presse vers 2011. Sous quel format?

- En parallèle à notre travail de saisie, la Société des patoisants de Bagnes se charge aujourd'hui d'illustrer l'ouvrage avec des objets du patrimoine de la vallée. Un groupe de patoisants va aussi commencer l'enregistrement des 12000 mots qui seront contenus dans le dictionnaire. Ces sons, enregistrés sur un DVD-ROM, accompagneront le lexique.