«Vous trouvez que nous faisons beaucoup de communication sur le Rolex Learning Center?» La naïveté de la question a de quoi faire tomber le journaliste du canapé gris métallisé.

Dans le bureau de Patrick Aebischer, une fin d’après-midi nuageuse. A l’évocation du tapage médiatique organisé autour de l’ouverture du nouveau bâtiment de prestige de l’EPFL, son président a cette interrogation d’une candeur désarmante, illustration de l’attitude qu’il adopte. Souverain, et distant à la fois, tenant les rênes tout en laissant les troupes emboucher la trompette.

Le dévoilement de l’œuvre du bureau SANAA a pourtant tout du sacre pour le chercheur en médecine, qui préside l’institution depuis mars 2000. Lui qui est arrivé à ce poste après qu’une partie de l’Ecole se fut révoltée, certains – en architecture, notamment – ne voulant pas de lui. A présent, explique-t-il, le geste Learning Center, «c’est emblématique: une manière de dire que l’architecture fait partie intégrante de l’EPFL».

L’art de retourner ses ennemis. Après la crise suscitée par son accession à la présidence, l’établissement n’a pas enregistré de départs notables. Certains de ses adversaires d’alors sont toujours là, même dans les services centraux de l’EPFL.

Comment s’y est-il pris? Surtout, par le symbole. Dès 2000, dans le même temps où il cherche à élargir la palette de l’EPFL (lire ci-dessous), il endosse pleinement le costume de patron galvanisant. Fait révélateur, il accroît d’année en année l’ampleur de la Magistrale, le dies academicus local, pour en faire une vaste célébration du collectif. «On avait perdu le sens de ces rituels. Il fallait réinvestir un rite essentiel.» Equipe EPFL. Branding tous azimuts et fierté de groupe. «Il a réussi à être l’EPFL», dit Charles Kleiber, secrétaire d’Etat à l’éducation et à la recherche de 1997 à 2007.

Dans l’environnement élargi de l’institution, on a pu observer le même effet de conversion. Des politiques vaudois, en premier lieu méfiants, puis conquis par l’entrain du Fribourgeois, même si les relations avec l’Université cantonale n’ont pas toujours été au beau fixe. Des patrons, naguère inquiets de voir une personnalité d’origine aussi éloignée de l’ingénierie ou de l’électronique reprendre l’école, rangés désormais aux côtés du président. Il en réunit quelques-uns dans son conseil stratégique. Daniel Borel, de Logitech, s’est délesté d’un million de francs pour les premières études du Learning Center.

Le médecin se vante d’ailleurs de ses bons rapports avec les capitaines d’industrie. Cette familiarité, ainsi que le déploiement effréné du campus, conforte l’image de patron à l’américaine que Patrick Aebischer s’est forgée. D’autant qu’il y ajoute cette attitude générale, si peu suisse, consistant à lancer chaque idée comme une évidence, sans douter une seconde de sa faisabilité – un genre de «Let’s do it!» constant, grisant, manipulateur peut-être.

Image trompeuse, toutefois, ou au moins, abusive. D’abord, l’avènement d’une culture anglo-saxonne dans l’Ecole remonte à Jean-Claude Badoux, le précédent président, dont l’interventionnisme n’avait rien à envier à l’actuel locataire du bureau du Centre Est. Ensuite, parce que l’intéressé lui-même, comme pour se dégager du cliché qu’il a construit, rappelle souvent la particularité européenne de son école, par exemple l’importance des sciences sociales.

L’homme n’est pas d’un bloc ni d’une couleur, comme la première impression le laisse penser. Joueur avec les médias, dont il raffole, toujours disponible, mais posant ses barricades avec fermeté, refusant aux magazines illustrés la traditionnelle photographie dans sa cuisine. Se cabrant à toute évocation de sa famille. En campagne permanente, mais pour la cause seulement, même si ses intérêts débordent du seul cadre polytechnique. Depuis le canapé gris métallisé, le visiteur verra, en vrac sur le bureau, le DVD de La Bohème en banlieue, le coffret – encore sous cellophane – du jeu Helvetiq, et un ouvrage sur Singapour. Culture, politique, business planétaire, quelques facettes de Patrick Aebischer se reflètent dans ces objets.

Le sens politique, par exemple, doublé d’une solide couche de tactique – voire de machiavélisme. «Je ne suis pas dirigiste, pas un micromanager qui veut contrôler chaque détail. La fonction implique une personnalisation, je l’assume même si elle est injuste, car c’est un travail d’équipe», se défend le boss. Soit. L’équipe, pourtant, connaît les limites du cadre dans lequel elle évolue. A peine arrivé, Patrick Aebischer prend une décision qui surprend les observateurs: il instaure des facultés, avec des doyens aux pouvoirs non négligeables. Vanté pour son modèle managérial, le «Poly» semble soudain s’infliger une lourdeur tout académique.

Mais le calcul est habile: de 13 chefs de section, le président réduit le nombre de ses interlocuteurs à cinq doyens, qu’il a nommés. Il en fait venir trois de l’extérieur. S’agissant des nominations de professeurs – point crucial dans la gestion d’une haute école – il change aussi les règles. Hormis certaines vedettes qu’il courtise lui-même, il laisse aux doyens le soin de faire les sélections. «Mon prédécesseur participait à toutes les commissions de nomination», dit-t-il, sans nommer Jean-Claude Badoux. Mais il reçoit tous les candidats en phase finale, et décide. En opposant un refus, parfois. «Bien sûr que dans ce cas, il y a des mécontentements chez les doyens», confie l’un d’eux, avant d’ajouter: «Comme président, il est obligé de prendre les décisions.»

Au jour le jour, les doyens sont mis en concurrence entre eux, face au chef. Au besoin, ils savent s’allier, pour discuter d’allocation des ressources. L’un d’entre eux raconte: «C’est comme dans une famille, lorsque les enfants proposent de prendre une autre direction. Et Patrick Aebischer sait changer d’opinion.» L’analogie familiale en dit toutefois long sur la culture d’entreprise: dans une université, il n’est pas certain que les doyens qualifieraient le recteur de «père»…

Sur la carte nationale aussi, ­Patrick Aebischer a su jouer le jeu politique, bénéficiant en outre d’une décennie favorable, avec Pascal Couchepin et Charles Kleiber comme complices tutélaires. La partie la plus redoutable, sans doute, s’est jouée avec la reprise de la microtechnique de Neuchâtel. Un président de l’EPFL qui a des vues sur cette discipline prometteuse, et qui sait manquer de moyens sur son seul campus. Un secrétaire d’Etat qui vient prêcher «l’EPFL à Neuchâtel» auprès d’un Conseil d’Etat vite séduit. Puis, le couac: le recteur d’alors, Alfred Strohmeier, qui change d’avis et refuse la cession de l’institut… provoquant son licenciement immédiat, un lundi 5 février 2007, à 7 heures du matin.

Fût-ce de manière très indirecte, c’est la première fois que les velléités d’un président d’EPF auront fait tomber un recteur. Au passage, l’opération, qui sera finalisée en 2012, ajoute une députation politique – la neuchâteloise – désormais acquise à l’EPFL. Important, pour défendre, aux Chambres, l’Ecole polytechnique fédérale, glisse Charles Kleiber, en soulignant le dernier adjectif.

On peut ainsi décrire Patrick ­Aebischer en ogre, ou en grand ­gamin lâché dans une boutique de bonbons. Pourtant, hormis un grand projet à Genève sur le cerveau, la boulimie s’atténue. Le ­président parle à présent de «croissance organique», basée notamment sur un «bon partage pour les sciences de la vie avec l’UNIL».

Après l’avancée des pions d’échecs sur le plateau de jeu national vient la construction du campus, le grignotage du terrain, la fabrication de la ville des sciences. Mais là encore, la manœuvre est double: gagner des espaces au bord du Léman, et se dupliquer à Ras al-Khaimah, dans un campus offert par l’émirat. Une filiale pour l’EPF de Lausanne, qui ne veut plus être réduite à la place d’éternelle petite sœur de Zurich. Même si elle le demeure.

Entre Zurich et Lausanne, au-delà des innombrables tensions liées en particulier à la répartition des subsides – et ce n’est sans doute pas fini – les destins auront divergé. Si l’ajout des sciences de la vie a aligné Lausanne sur le ­portefeuille de Zurich, le choix de la proximité directe avec l’industrie, jusqu’à l’ouverture prochaine, sur le site, de locaux pour des entreprises, donne une inflexion particulière à l’école romande. Au fil des années, Patrick Aebischer s’est d’ailleurs invité dans le débat politique fédéral sur la science, au moment où Zurich, affaiblie à sa tête pendant quelque temps, ne donnait plus le «la» national.

Le cas est flagrant à propos de la nouvelle loi sur les hautes écoles, en discussion aux Etats: l’une des oppositions les plus tonitruantes, qui pilonne ce texte jugé néfaste pour les EPF, se fait entendre depuis le bureau du Centre Est, au bord du Léman.

Le mandat actuel de Patrick Aebischer s’achève en février 2012. Il n’exclut pas de rempiler. Avec l’arrivée prochaine d’un nouvel adjoint, Philippe Gillet, l’actuel directeur de cabinet de la ministre française de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Valérie Pécresse, il imagine une redistribution des tâches: à l’avenir, la présidence, estime-t-il, devra être davantage concentrée sur les affaires internationales, la stratégie à long terme, la recherche de fonds et la représentation. Il est déjà le plus ancien directeur d’une haute école suisse en fonction. Une tradition, au «Poly», la longévité à ce poste. Toujours un peu blessé, d’une certaine manière, d’avoir été repoussé en raison de sa discipline d’origine, le chercheur en médecine goûte le moment: dix ans plus tard, il est, de toute évidence, l’EPFL.

Toujours disponible, mais posant ses barricades avec fermeté, refusant aux magazines la photographie dans sa cuisine

Ras al-Khaimah, une «filiale» pour l’EPFL, qui ne veut plus être réduite à la place d’éternelle petite sœur de Zurich. Même si elle le demeure