Depuis un mois, leur pays fait à nouveau la une des journaux. Avec une histoire qu'ils connaissent depuis trop longtemps: corruption, coups d'Etat, violence. A distance, les Haïtiens romands vivent ces bouleversements avec un profond sentiment de tristesse et de déception. Mais aussi avec un étonnant sens de la réalité. Avant tout, il y a leur vie ici.

Dans la grande mosaïque multiculturelle genevoise, ils ne sont qu'une infime particule. Quelque 300 Haïtiens, dont une petite centaine de naturalisés suisses, venus s'établir ces trente dernières années dans la cité de Calvin et ses environs. Si peu nombreux qu'ils n'arrivent même pas à constituer une clientèle rentable pour faire tourner un restaurant haïtien. Pourtant, la place qu'ils occupent dans l'espace romand semble inversement proportionnelle à leur petit nombre. Actuellement, trois d'entre eux sont conseillers municipaux dans une commune genevoise. Sans compter une députée qui a siégé pendant deux législatures au Grand Conseil. Aucune autre communauté étrangère ne s'est aussi rapidement et massivement investie dans la vie politique locale! Justin Benoît, responsable de l'association Haïticulture, conseiller municipal à Vandœuvres, s'est même présenté au Conseil national sur la liste des Verts. «J'ai eu 10 000 voix», précise-t-il avec une grande fierté.

«Où qu'il aille, l'Haïtien sait survivre», dit le proverbe. L'exemple romand est assez époustouflant. Médecins, avocats, informaticiens, infirmières, mais aussi coiffeurs, ouvriers, artistes, les Haïtiens romands ont tous très rapidement trouvé leur place. Ils expliquent leur débrouillardise par la dureté de la vie qu'ils connaissent chez eux. «La survie, c'est une habitude chez nous», précise Justin Benoît, qui après avoir fait carrière comme informaticien vient de terminer un MBA… L'éducation est une obsession, la clé de toutes les portes. Et ils savent profiter des opportunités que leur offre leur pays d'accueil: on compte près de 10% de doctorants parmi ceux qui vivent ici aujourd'hui. Et presque toute la deuxième génération a fait l'université.

Si certains sont venus étudier en Suisse ou travailler comme diplomates parce qu'ils appartenaient à la bourgeoisie haïtienne, la majorité est issue des classes moyennes, qui n'ont pas vu d'avenir dans leur pays ou qui s'opposaient politiquement au régime Duvallier. Depuis les années 60, Haïti a ainsi perdu la majorité de son élite intellectuelle dans les 2 millions d'exilés dispersés autour du monde. A Genève, c'est «la vague des infirmières» qui a surtout grossi les rangs de la diaspora. Vers 1980, la pénurie de personnel qualifié a conduit l'Hôpital cantonal de Genève à recruter des infirmières haïtiennes en instituant pendant quelques années un contrat de travail privilégié. L'effet fut vertigineux. En cinq ans, le nombre des Haïtiens à Genève a triplé.

Au début, la communauté s'organise à l'image de l'éclatement social qui règne dans l'île. «On revivait la hiérarchisation blanc-métisse-noir qui structure encore la société haïtienne, ce vestige de la colonisation, raconte Gladys Merveille, une infirmière de la «vague», aujourd'hui conseillère municipale à Chêne-Bourg et mère de trois grands enfants. Certains Haïtiens blancs, même ici, ne voient jamais leurs compatriotes noirs. Ces cloisonnements sont le plus grand problème d'Haïti. A Genève, peu à peu, les choses ont heureusement changé.» Grâce notamment à l'association Haïticulture, qui a compris qu'il fallait éviter de parler politique pour pouvoir se réunir. D'où l'accent mis sur la culture. L'activisme politique, lui, est laissé à la sphère privée. «Pour réagir aux bouleversements actuels, précise Justin Benoît, nous avons décidé collectivement de faire une action humanitaire neutre: envoyer des médicaments.»

Les initiatives politiques en lien avec le pays ne manquent pourtant pas. A l'époque où Aristide représentait l'espoir, certains s'étaient dépensés sans compter pour soutenir financièrement sa campagne électorale depuis la Suisse. Aujourd'hui, la méfiance prime. «On ne veut plus d'un homme providentiel, raconte Gladys Merveille. Haïti a besoin d'un Etat qui repose sur une fédération nationale, un rassemblement, pas sur un régime. Le mouvement des 184 (LT du 3.03.2004), qui représente la société civile haïtienne, pourrait jouer ce rôle. En tant que conseillère municipale, j'ai été contactée par eux pour partager mon expérience et leur donner des conseils. J'ai des choses à dire et la Suisse est un exemple qui marche. Mais je ne discuterai que de projets concrets. La démocratie n'est pas un mot creux.»