Le Temps vient d’achever la numérisation complète des trois prestigieux quotidiens dont il est l’héritier: le Journal de Genève, la Gazette de Lausanne et Le Nouveau Quotidien. Cette initiative inédite en Suisse, qui a débuté en 2006, aboutit à une expérience de recherche sans précédent. L’ensemble du corpus est mis à disposition gratuitement sur le site www.letempsarchives.ch.

Ce triptyque de publications représente une source d’information relatant la vie économique, politique, culturelle et sociale de notre pays sur plusieurs siècles, et lors de périodes où la liberté de la presse était parfois menacée dans d’autres nations. Soit environ 4 millions d’articles affranchis de toutes les contraintes liées à la consultation de collections papier.

Ce vaste programme de valorisation des archives historiques a vu le jour grâce à la mise en place d’un partenariat public-privé avec la Bibliothèque nationale suisse, la Bibliothèque de Genève et la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne. Et avec l’appui financier de la Fondation de Famille Sandoz, de Mirabaud & Cie Banquiers Privés et de PubliGroupe.

Jusqu’en 1998, les centaines de milliers de pages publiées par le Journal de Genève dès le 6 janvier 1826, la Gazette de Lausanne dès le 1er février 1798 et Le Nouveau Quotidien dès le 24 septembre 1991 constituent donc désormais les archives historiques du Temps. Fondé par James Fazy, le Journal de Genève milite dès ses débuts en faveur d’un libéralisme à visage humain. Il plaide pour le suffrage universel et la liberté de la presse. La collection complète représente 550 000 pages imprimées, équivalant à 2 millions d’articles. La Gazette de Lausanne, fondée, elle, par Gabriel-Antoine Miéville, a d’abord paru sous les noms de Peuple vaudois, Bulletin officiel, Bulletin helvétique, Journal suisse et Journal helvétique. La collection complète représente 450 000 pages imprimées, équivalant à 1,7 million d’articles. Enfin, Le Nouveau Quotidien, fondé par Jacques Pilet, sous-titré «Journal suisse et européen», représente un symbole de la presse suisse d’avant-garde des années 1990. La collection complète représente 50 000 pages imprimées, équivalant à 200 000 articles.

Mais comment ces archives fonctionnent-elles?

1. La recherche. La page d’accueil du site propose une recherche simple dans laquelle un ou plusieurs mots-clés peuvent être entrés. La recherche avancée offre des options cumulatives avec les formules «et», «ou», «sans» et «proche» pour affiner chaque requête. Afin d’améliorer la pertinence des résultats, la recherche peut être restreinte à une période déterminée, opérée sur l’ensemble du corpus ou dans un seul des trois titres, lancée sur tous les types de contenus ou uniquement sur les articles, les images ou les annonces publicitaires. Les préférences liées à l’affichage des résultats permettent un accès rapide à l’information recherchée.

2. Le feuilletage d’une édition complète. C’est la recherche par excellence pour qui veut découvrir les sujets traités à une date précise, dans chacune des trois publications. La navigation au sein d’une édition se fait page par page grâce à des flèches avant-arrière et le rendu est identique aux collections papier. Le passage d’une édition à l’autre se fait en continu. Afin de prendre rapidement le pouls de l’actualité sur une période définie par l’utilisateur, il est également possible de consulter uniquement les premières pages des publications.

3. La sélection d’un contenu spécifique. Le contenu des trois quotidiens a été entièrement segmenté pour que d’un seul clic, l’utilisateur puisse accéder à un affichage optimal de l’article, de l’image ou de la publicité désirés.

4. Les propriétés d’un article. Chaque occurrence est mise en valeur pour une visualisation immédiate du positionnement du mot recherché. Chaque article peut être adressé par messagerie électronique, imprimé ou sauvegardé dans un dossier personnel. D’autres options, comme l’inversion de la couleur du fond ou la visualisation de la mise en page originale, viennent agrémenter l’expérience de lecture.

Quelques exemples, avec liens directs

Pierre Béguin, dans la Gazette de Lausanne du 30 avril 1964, sur l’ouverture de l’Exposition nationale suisse, à Lausanne:

«[…] Sans complaisance aucune, avec une entière conviction, on doit enregistrer ce fait capital: [l’Exposition nationale de 1964 à Lausanne est] une œuvre d’une incroyable audace à tous points de vue. […] Aussi ne peut-on se dissimuler [qu’elle] surprendra et qu’elle bousculera. […] Elle évoque les constantes [de la Suisse] qui lui ont permis de devenir ce qu’elle est, elle définit avec une juste pudeur les valeurs auxquelles elle doit rester fidèle, mais […] elle est placée en face de ses responsabilités d’aujourd’hui et de demain. […] Les habitués de nos kermesses seront désorientés et même désemparés. […]

L’Exposition a donc pris un risque, et même très lourd. Mais elle n’aura pas à s’en repentir. Les vérités qui nous sont offertes nous accompagneront pendant longtemps. Elles seront le thème de nos méditations futures. Elles prendront un cours nouveau. Il y a dans cette exposition un côté «coup de balai». La route sera dégagée de cent préjugés et de mille idées toutes faites. C’est une grande chose que d’avoir tenté de rallier notre peuple autour de quelques valeurs permanentes, mais en même temps d’avoir tenté que notre pays ne soit plus – mauvais luxe qu’il ne peut plus s’offrir – le pays des silences complices et de médiocres connivences.»

Georges Perrin, dans le Journal de Genève du 21 juillet 1969, quelques heures avant le premier alunissage:

[…] Le 16 juillet 1969 l’équipage de la capsule Apollo-11 est lancé en direction de notre satellite avec mission d’y poser le pied – et d’en revenir, mais au moment où j’écris ces lignes, le programme entier n’est pas encore accompli. […]

Les tentatives les plus audacieuses et les succès les plus spectaculaires devraient […] nous stimuler. Non point pour nous inciter à nous élever au-dessus de nos possibilités, mais pour nous engager à développer au maximum toutes nos facultés.

La conquête de la Lune ou d’autres planètes n’abolira jamais les domaines combien plus modestes où l’intelligence de la pensée de l’homme, son esprit de recherche et d’invention trouveront à s’exercer, et à des fins essentielles à la vie harmonieuse de son semblable ou à celle d’une communauté, quels que soient son caractère et son étendue. En d’autres termes et même si, ce que chacun souhaite, Armstrong, Aldrin et Collins nous ramènent quelques échantillons du sol lunaire, la Suisse aura toujours un plus grand besoin de savants et de chercheurs, mais aussi de techniciens, d’une jeunesse capable d’assurer la relève des «cadres», enfin de travailleurs hautement qualifiés.

Jacques Pilet, dans Le Nouveau Quotidien du 7 décembre 1992, au lendemain du rejet, par les Suisses, du traité sur l’Espace économique européen:

«La Suisse s’accroche au rêve de la voie solitaire. Durement frappée par la récession, elle décide souverainement de se priver des avantages du grand marché européen. Ce vote plonge notre pays dans un isolement d’une extrême gravité. La dégringolade économique va se poursuivre. Le chômage va exploser et les tensions sociales s’accroître. Les mois d’incertitudes et de tâtonnements diplomatiques qui s’annoncent feront mal.

Cela dit, il n’est pas question pour nous, Romands, qui avons si clairement dit notre volonté d’ouverture, de céder au découragement. […]

Dans deux, dans trois ans ou plus, le peuple suisse devra se prononcer une nouvelle fois. D’ici là, une majorité favorable à ce grand pas peut se former. […] Politiquement, les esprits vont aussi évoluer. […]

En quelques mois, en quelques semaines même, un grand chemin a été parcouru. Un Suisse sur deux a dit oui. La dynamique est engagée. Fonçons. Nous serons tous, Alémaniques, Tessinois et Romands, au rendez-vous. […]

Ce dimanche, il y a […] une raison de se réjouir, une raison de fierté même: le vote massif et unanime des Romands en faveur de l’ouverture. Leur personnalité, leur vision et leur génie propres s’affirment de façon plus claire que jamais. Ils ont un projet. Et ils y puiseront une grande force. Car il nous en faudra pour […] faire face au gros temps qui se lève.»