Le contraste est total. A l’été 2019, plusieurs associations ont vociféré à Genève contre l’abattage d’arbres dans le quartier des Allières, en haut des Eaux-Vives. Les coupes claires et la démolition d’une bâtisse que les animateurs de ces cénacles jugeaient de valeur concrétisaient un plan localisé de quartier (PLQ) en vue de la construction de 600 logements. Cette mobilisation avait cristallisé un mouvement de contestation d’une densification de l’habitat qui se ferait au détriment du patrimoine genevois, considéré au sens large du bâti et du paysage. Moins d’un an plus tard, la Cour des comptes a convoqué la presse pour délivrer au contraire un certificat de bonne conduite au Conseil d’Etat dans ce domaine. En clair: dans le processus de construction de nouveaux logements suivant le plan directeur cantonal, et donc de destruction de certaines villas et de préservation d’autres ensembles, l’Etat ne fait pas tout faux.

Pour mener son évaluation de la protection du patrimoine par les autorités, la Cour des comptes s’est concentrée sur quatre communes connaissant une forte urbanisation: Chêne-Bougeries, Chêne-Bourg, Meyrin et Vernier. Elle y a évalué la sensibilisation des propriétaires aux valeurs de la protection patrimoniale, l’efficacité des mesures de protection et la complémentarité entre protection du patrimoine et aménagement du territoire.

Connaissances mal partagées

Les services de l’administration cantonale ont des connaissances à foison, a constaté la Cour. Toutefois, elles sont insuffisamment partagées ou n’arrivent à leur destinataire que tardivement, si bien que la préservation du patrimoine peut être vue comme un empêchement de construire. La première recommandation est donc d’intensifier l’information auprès du public comme des professionnels.

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Concernant le dispositif légal visant à protéger le patrimoine, François Paychère, président de la Cour des comptes, a posé cette question rhétorique: «Il existe une forêt amazonienne de normes. Mais protège-t-elle bien le substrat?» De toute évidence, elle le fait imparfaitement. L’évaluation regrette en effet que les autorités soient dans la réaction. Plutôt que donner des préavis sur tous les bâtiments considérés comme intéressants, d’entamer des procédures conservatoires ayant peu de chances d’aboutir et de concentrer les ressources à la surveillance du patrimoine, l’audit recommande de mettre en place une stratégie sur la base d’une analyse territoriale. «Il fait définir des périmètres prioritaires, résume François Paychère, dans lesquels se trouvent les objets contribuant le plus à l’identité et à la mémoire des territoires et y concentrer l’activité de surveillance.»

Fin du processus

Enfin, la troisième question soulevée par le Cour revient à se demander comment les objets de valeur patrimoniale sont pris en compte dans le processus d’urbanisation voulu par le plan directeur cantonal. Cette protection est très limitée lorsqu’il s’agit de densifier la zone villa, souligne le rapport. Ce point est en cours de traitement au sein de l’administration puisqu’Antonio Hodgers, conseiller d’Etat chargé du territoire, a décrété un moratoire, fin 2019, touchant à cette zone. Plus largement, l’audit regrette que les considérations patrimoniales n’interviennent qu’à la fin du processus législatif, générant contestations et blocages. Par ailleurs, l’approche privilégiée aujourd’hui est celle d’une conservation d’objets individuels. «Il faut s’éloigner de la vision parcelle par parcelle pour intégrer une dimension de site», résume François Paychère. La troisième recommandation du rapport est donc de placer plus en amont du processus de densification toutes les considérations touchant au patrimoine. En agissant de la sorte, on renforcerait la protection des objets de valeur. Accessoirement, cette mesure permettrait de répondre aux reproches des associations qui considèrent que la protection de ce patrimoine est le parent pauvre des politiques publiques et que ses services sont sous-dotés en personnel.

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C’est un Antonio Hodgers fort aise qui a accepté les conclusions d’un audit qui ne lui est pas défavorable. La notion de patrimoine à protéger, a-t-il rappelé, évolue rapidement: la destruction contestée des Allières avait été votée à l’unanimité par le conseil municipal de la ville de Genève en 2011. «L’urbaniste travaille sur un territoire qui a une histoire et qui évolue. Mais on ne pourra pas tout protéger, a-t-il prévenu. Par rapport à d’autres enjeux que sont le droit au logement et la protection de l’environnement, la préservation du patrimoine ne l’emporte pas toujours. Pouvoir loger 200 familles dans le parc de la Chevillarde qui est aujourd’hui réservé à un privé, cela a de la valeur.»