Il parle du labeur et de la terre comme personne: Antonio Nunes, 53 ans, contremaître à la Tuilerie de Bardonnex et poète ignoré des profondeurs argileuses. Quel effluve, Toni, raconte au mieux ce site industriel où vous travaillez depuis trente-trois ans? «L’odeur de la terre mouillée. Mais je n’aime pas parler de ça. Au Portugal, évoquer cette odeur signifie que quelqu’un va mourir.»

Quelqu’un, en effet, et qu’il nous soit permis de personnifier pour l’occasion la Tuilerie de Bardonnex à Genève, eu égard au contexte. Ses propriétaires ont annoncé cet été qu’ils allaient la fermer à la fin de décembre. Ils signent par là la mort de la dernière tuilerie de Suisse à produire ce matériau à l’ancienne. Depuis, l’émotion est vive. Car cette tuile sortant du vieux four genevois, essentiellement rouge nuancé pour Genève et jaune pour le canton de Vaud, sert de manteau à nombre de monuments historiques. Les nommer, c’est attribuer à cet ouvrage ses lettres de noblesse: à Genève, le Collège Calvin et de nombreuses maisons de la Vieille-Ville; en Haute-Savoie, le château de Ripaille et quelques autres; dans le canton de Vaud, les châteaux de Chillon, d’Aigle, de Vufflens, de Morges, de La Tour-de-Peilz. La liste n’est pas exhaustive, puisqu'un tiers des bâtiments vaudois protégés en sont couverts. «J’ai toujours de l’émotion quand je regarde les toits de la Vieille-Ville, raconte Antonio Nunes. Certaines personnes ne regardent jamais en l’air. Moi, j’ai toujours le nez levé vers ce matériau noble qui est mon quotidien depuis trente ans.»