André Bise, l'un des plus virulents détracteurs du plan de protection de la Grande Cariçaie ou rive sud du lac de Neuchâtel, n'en revient pas. «Toutes les modifications annoncées vont dans mon sens.» Président de l'ATER (Association touristique d'Estavayer-le-Lac et la région), il se rend compte avec une satisfaction mêlée de surprise que ses intérêts rencontrent désormais ceux des défenseurs de la nature.

L'Office fédéral de l'environnement, des forêts et du paysage, par la voix de son directeur Philippe Roch, a en fait opéré une spectaculaire volte-face dans la mise en œuvre de la protection du dernier grand marais de Suisse, en octroyant d'importantes concessions aux usagers du lac. «La nature n'y est pas perdante, j'en suis intimement convaincu», assure Philippe Roch, avant d'expliquer que cette politique «réaliste» lui semblait être la seule qui permette de faire avancer ce dossier enlisé depuis vingt ans.

Avant Expo. 01

Quarante-trois mille hectares de zones lacustres, inondées et de forêts sont en passe de devenir l'un des principaux espaces de protection en Suisse, au même titre que le parc national des Grisons, le haut marais de Rothenthurm et la forêt d'Aletsch. Pressés de le voir aboutir avant l'Expo.01, Berne et les cantons de Vaud et de Fribourg avaient mis à l'enquête publique en novembre 1998 les plans de classement de sept réserves naturelles.

C'est alors qu'Aqua Nostra, le lobby des riverains du lac, très bien implanté dans les exécutifs communaux, a orchestré une campagne massive. On parle de 101 000 protestations, dont une majorité de lettres types distribuées par les membres du mouvement à diverses catégories d'usagers du lac touchés par les nouvelles restrictions d'accès aux eaux, forêts et marais (campeurs, pêcheurs, navigateurs, nudistes ou chasseurs). André Bise sourit de l'encombrement administratif ainsi provoqué: «Pour traiter ces oppositions, la Confédération aurait dû engager des juristes, et dépenser 5 millions de francs. Philippe Gmür, conservateur vaudois de la nature, nuance: «Cette vague représentait 16 000 et quelques Vaudois, et peut-être autant de Fribourgeois, et le fait qu'une majorité de communes se soit opposée a montré que le projet n'était pas acceptable sur le terrain. L'Office fédéral de l'environnement s'est donc remis en question.»

Début juin, Philippe Roch est donc parti en campagne, rencontrant chacune des communes touchées avec les Conseillers d'Etat concernés, le Vaudois Jean-Claude Mermoud et le Fribourgeois Claude Lässer, à la recherche d'une solution. «Des discussions constructives», selon Jean-Claude Mermoud, qui ont permis aux trois exécutifs de proposer vendredi une nouvelle mouture allégée du plan de protection, qui semble garantir la survie des oiseaux autant que celle des activités humaines.

L'accès des baigneurs aux plages naturelles existantes demeurera, tant que celles-ci ne sont pas dotées de buvettes ou de parkings. Une partie des zones devant être interdites à la navigation sera accessible pendant l'été, pour permettre, l'hiver venu, aux oiseaux migrateurs de nicher. Enfin, à Gletterens (FR), le port est reconnu officiellement et un chenal d'accès y sera ouvert.

Participation de la population

«Cette solution de compromis résulte d'une pesée des intérêts en jeu. Nous avons reculé car la protection de la nature ne peut pas se faire contre la participation de la population», souligne Philippe Roch, qui va jusqu'à rendre hommage aux riverains: «Il ne s'agit pas de pénaliser les habitants d'une région qui ont le mérite de nous avoir conservé ce morceau de nature.»

Ce message conciliateur sera-t-il bien reçu? Les prises de positions officielles des communes sur ces lignes directrices sont attendues d'ici à fin juillet déjà. Claude Lässer observe que l'accueil a jusqu'ici été «assez bon». Quant aux organisations écologistes, Pro Natura et le WWF Suisse, elles ne se risquent pas à donner leur position avant une analyse détaillée des propositions de l'OFEFP, et soulignent l'importance de l'information au public, du balisage et de la surveillance des zones protégées. Les cantons n'ont en effet pas prévu d'engager des policiers de la nature, et préfèrent faire appel au fair-play des usagers. Cette percée majeure ne résout pas la question épineuse des petits chalets privés devenus illégaux. Vaud veut voir disparaître les siens, tandis que Fribourg s'est donné un moratoire de dix ans.