14 juin

Le patronat ne veut pas de grève des femmes

Alors que les femmes se mobilisent comme jamais pour manifester leur colère face aux discriminations salariales dont elles sont victimes, le patronat signale qu’il rejette tout arrêt de travail

A trois mois de la grève des femmes, l’économie se prépare lentement à y faire face, non sans laisser percevoir une légère inquiétude. Au pays de la paix du travail, la grève fait tache, même si elle figure désormais à l’article 28 de la Constitution fédérale. Aussi les associations faîtières patronales contestent-elles la licéité de ce mouvement.  

A l’origine du mouvement, l’Union syndicale suisse (USS) a tenu à décentraliser cette journée d’action. Elle a créé des comités d’organisation dans presque tous les cantons. Les préparatifs vont bon train. Ainsi, en Valais, un collectif d’une cinquantaine de femmes a pris les choses en main, qui planifie même des actions durant toute l’année. «Cette grève aura beaucoup plus d’ampleur que la première, qui avait déjà mobilisé quelque 500 000 femmes», pronostique le conseiller national Mathias Reynard, président de l’Union syndicale valaisanne.

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«Obligation morale envers la clientèle»

Comme voici vingt-huit ans, les milieux patronaux se tâtent. Certains employeurs restent zen, tablant sur des actions plutôt symboliques comme celles de 1991. D’autres la prennent davantage au sérieux: ils craignent une vraie grève et avertissent: «La grève du 14 juin prochain ne semble pas remplir les critères de licéité prévus à l’article 28 de la Constitution fédérale», fait remarquer Marco Taddei, responsable romand à l’Union patronale suisse (UPS). Pour être licite, une grève doit se rapporter directement aux conditions de travail dans une entreprise, respecter une obligation existante de préserver la paix du travail et enfin rester une action de dernier recours. «Or, les nombreux objectifs annoncés par les syndicats ne visent pas uniquement les conditions de travail», fait remarquer cette association faîtière.

La plupart des entreprises contactées s’en tiennent à cette déclaration de principe. Toutes approuvent bien sûr le principe de l’égalité vers lequel elles tendent. Mais pas question d’arrêter le travail. «Nos employés sont libres de s’engager durant leur temps libre», répond indirectement Andrea Bergmann, la porte-parole du géant bâlois de la distribution qu’est Coop. Même son de cloche chez Migros. «Nous avons une obligation morale envers notre clientèle. Notre entreprise, dont 61% du personnel est féminin, doit continuer à fonctionner le 14 juin prochain», relève son porte-parole Tristan Cerf.

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Une grève «illicite»

Dans la grande distribution, le ton est plus nuancé à Zurich qu’à Bâle. Migros, dont l’assemblée des délégués vient d’installer une femme – Ursula Nold – à sa présidence, souligne que «l’égalité des chances est au cœur de la culture de l’entreprise». La proportion de femmes au sein du management atteint aujourd’hui 32%. Les jeunes mères bénéficient d’un congé maternité de dix-huit semaines et les pères de trois semaines. «Migros va plus loin que les dispositions légales existantes», ajoute Tristan Cerf. La coopérative se montre donc plutôt bienveillante envers cette journée. «Nous réfléchissons actuellement à des actions symboliques qui pourraient montrer notre soutien à cette cause.»

En 1991, l’idée de la grève était née à la vallée de Joux dans l’horlogerie, une branche où la main-d’œuvre féminine est indispensable. Notre enquête le montre: dans cette branche de l’industrie, la première à avoir ancré la paix du travail dans sa convention, la peur règne chez certaines travailleuses, qui hésitent beaucoup à afficher leurs revendications. Contacté, Swatch Group demande d’en référer à la Convention patronale de l’industrie horlogère suisse. Celle-ci indique qu’elle n’a pas encore pris position au sujet de cette grève. Mais son secrétaire général François Matile précise: «Une grève ne se justifie qu’en dernier recours, lorsque toutes les possibilités de négociations ont été épuisées. Ce n'est pas le cas ici et une grève serait illicite», déclare-t-il.

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Une action «légitime et proportionnée»

Ces propos patronaux irritent l’Union syndicale suisse. «A chaque grève, l’économie prétend qu’elle est illégale. Ce n’est que de l’enfumage pour détourner des vrais problèmes sur le marché du travail», rétorque Corinne Schärer, secrétaire syndicale d’Unia et membre du comité de l’USS. Et là, les femmes souffrent non seulement des inégalités de salaires, mais aussi du harcèlement et des remarques sexistes. «Cette grève n’est pas seulement légitime et proportionnée, elle est absolument nécessaire», ajoute Corinne Schärer.

Les syndicats veulent frapper un grand coup le 14 juin prochain afin de réveiller définitivement les consciences. Non seulement pour que cessent les discriminations, mais aussi pour que les entreprises favorisent une meilleure conciliation des vies professionnelle et familiale de leurs employés. «Ce sont les femmes qui décideront de ce qu’elles feront en fin de compte. Cela ira de petites actions jusqu’à de vraies grèves», relève encore la dirigeante syndicale. Du côté patronal, on semble prêt à fermer les yeux sur des actions symboliques, mais sans aller au-delà. «En 1991, il n’y a pas eu une minute de grève au sens d'un arrêt de travail. Je souhaite qu’il en soit de même cette année», espère François Matile.

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