A Neuchâtel, où elle préside le conseil d’administration de l’hôpital public, la Genevoise Pauline de Vos Bolay est en première ligne, soumise aux critiques et aux procès d’intention. Ce vendredi, elle est restée à Genève pour travailler et déjeuner. Elle savoure la sérénité et la verdure du parc des Bastions, de son ancien kiosque transformé en restaurant. Elle n’a pas besoin de consulter la carte. Elle commande l’une des spécialités, le crémeux de lentilles.

«J’ai ici des émotions positives», confie Pauline de Vos Bolay, Hollandaise venue avec sa famille en Suisse alors qu’elle avait 8 ans, d’abord aux Grisons, où son père a travaillé pour EMS Chemie avant que l’entreprise n’appartienne à la famille Blocher. Elle s’installe à Genève en 1978, pour y faire ses études, à Uni Dufour. Sa carrière l’amène dans le milieu hospitalier, aux HUG, où elle se fait un nom lorsqu’elle est en charge des négociations tarifaires. Elle s’associe les compétences du médecin Pierre-François Unger pour aller causer avec les assureurs. Devenu ministre, l’ex-urgentiste prend Pauline de Vos Bolay dans son équipe rapprochée, où elle reste quatre ans et demi, avant de devenir secrétaire générale du ministre des Finances David Hiler, durant près de cinq ans. «Il est pour moi un modèle, pour son intelligence, sa vivacité, sa vision, sa défense d’un Etat fort mais leste.»

Elle retourne aux HUG avec l’ambition de reprendre la direction générale, qu’elle n’obtiendra pas. Un ange passe et le plat de lentilles, avec des écrevisses, est servi.

L’ex-haute fonctionnaire quitte alors Genève pour essaimer sa fine connaissance des méandres des administrations publiques et des mécanismes hospitaliers. Elle prend les rênes d’Hôpital fribourgeois, où elle met en route d’importantes restructurations. Elle construira le plan stratégique sans pouvoir le mener à son terme, contrainte de revenir à Genève pour des raisons personnelles et familiales. Le ministre jurassien Michel Thentz la convainc de devenir présidente de l’Hôpital du Jura en 2013, lui aussi en phase de transformation. Elle relève le défi. Depuis 2014, elle cumule la présidence des conseils d’administration des hôpitaux publics du Jura et de Neuchâtel, avec le délicat défi de transformer la structure d’un autre âge d’Hôpital neuchâtelois (HNE).

Entre deux cuillerées de soupe de lentilles, Pauline de Vos Bolay confie son incompréhension face à la hausse des primes de l’assurance maladie, ce d’autant qu’elle sera, en 2016, la plus élevée de Suisse dans les cantons où elle agit, Neuchâtel et le Jura. «Il y a l’indispensable rééquilibrage d’Assura, mais pour le reste, faute de transparence, la hausse n’est pas explicable. Le système de concurrence entre caisses est à la dérive et il est appelé à disparaître. Mais pas demain, la faute aux lobbys. Aujourd’hui, l’intérêt des assureurs est plus défendu que celui de la population. L’Etat a la responsabilité d’intervenir comme régulateur.» Elle confie sa préférence pour une caisse publique, «pour autant qu’elle reste leste».

Derrière les baies vitrées du café, le soleil chauffe. Patronne d’hôpitaux romands, est-ce le meilleur moyen de se faire un maximum d’ennemis? «Détrompez-vous. Ce sont certes les pourfendeurs qu’on entend, mais mes activités m’offrent de belles rencontres. J’étais jeudi soir en séance du conseil d’administration de l’Hôpital du Jura – j’y consacre un jour par semaine – et l’un des administrateurs, le cardiologue Michel Périat, nous avait invités à dîner. Un excellent moment.» Et de confier que dans le Jura, l’hôpital se porte bien, «l’équipe de direction est solide, propose des solutions et communique bien». Tout n’est pas rose et les menaces planent. Mais elle se dit confiante – «pour moi, la confiance est primordiale» –, en ayant notamment proposé de construire un nouvel hôpital à Delémont «et en développant les collaborations à 360 degrés, pas uniquement avec Bâle».

A Neuchâtel, Pauline de Vos Bolay, qui fait équipe avec le ministre de la Santé Laurent Kurth, est en terrain miné. «Même s’ils sont discrets, j’ai de nombreux amis. A l’intérieur de l’hôpital et dans la population. On me dit souvent: ça bouge enfin.» Reste que les critiques sont acerbes. La présidente est traitée d’arrogante technocrate. «Même si cette expression me gonfle, car elle ne me correspond absolument pas, ce n’est pas une galère que de présider HNE. Ne serait-ce que parce que l’hôpital fonctionne bien et dispense des soins de qualité. Il s’agit de reconstituer l’équipe de direction, puis de débattre et convaincre de la pertinence de notre plan stratégique qui entend concentrer les soins aigus à Neuchâtel et construire un nouvel hôpital de réadaptation avec une policlinique dans les Montagnes.» Un programme qui suscite l’opposition dans le Haut. «J’ai bon espoir de convaincre et restaurer la confiance, en présentant le nouvel hôpital comme un phare et une structure d’avenir. Je prends plaisir à débattre et à rencontrer la population. Je fais mon boulot sérieusement, sans me prendre au sérieux.»

Le repas se limite au copieux crémeux de lentilles. Au front à Neuchâtel, Pauline de Vos Bolay réalise à demi son envie de faire de la politique. «La politique me tente, mais je ne sais pas dans quel parti je m’inscrirais [elle fut élue communale socialiste, ndlr]. Je serais plutôt Verte.» Elle est une authentique écolo, sans lave-vaisselle, avec des panneaux solaires et des pompes à chaleur dans sa maison, des enfants qui ne jurent que par le bio, un mari philosophe. «Sans lui, ce serait galère», dit-elle, s’en retournant à ses affaires hospitalières à vélo.