Travail

Ils sont patrons à temps partiel

Lancer une entreprise sans sacrifier ses soirées et ses week-ends, c’est possible. Rencontre avec des ingénieurs qui ont fait du temps partiel un principe valable pour tous

Les associés Eric Dubouloz et Pietro Godenzi sont devenus pères pour la première fois à quinze jours d’intervalle, à peine un an après avoir lancé leur bureau d’ingénieur indépendant, Ecoservices. Comme ils ne voulaient pas choisir entre travail et famille, ils ont décidé de passer tous les deux à 80%. C’était en 2000. «On nous disait qu’on était givré. En plein boom des start-up, la norme voulait que l’on se défonce au travail jour, nuit et week-end. Le bien-être ne faisait pas partie de l’agenda d’un patron d’entreprise.»

Retrouvez tous nos articles sur la question de l'égalité

Or s’ils ont décidé de fonder leur entreprise, c’est aussi parce qu’ils ne trouvaient pas chaussure à leur pied sur le marché. «Nous voulions un bureau familial. J’avais fait le calcul: je passais plus de temps avec mon chef qu’avec ma femme.» Vingt ans plus tard, Ecoservices compte 37 collaborateurs entre Genève et Lausanne. Les fondateurs ont fait de leur adage une règle: chez eux, personne ne travaille à plus de 80%. «Nous avons pu montrer qu’un autre modèle est possible en devenant un grand bureau d’ingénieur.»

Le plein temps comme référence 

En Suisse, 18% d’hommes travaillent à moins de 100% (contre 59% des femmes actives). Les pratiquent changent: c’est 10% de plus qu’il y a vingt-huit ans. Pourtant, ce mode de fonctionnement fait encore figure d’exception, le salarié masculin à plein temps reste la référence. Et cette hausse ne reflète pas un engagement plus important des hommes dans la sphère familiale, au contraire. L’écart se creuse avec l’arrivée d’un enfant: 11,4% des pères travaillent à temps partiel, contre 80,6% des mères. Signe que les stéréotypes ont la vie dure.

Ecoservices rencontre d’ailleurs des difficultés à recruter des personnes expérimentées. «Les ingénieurs de 40-50 ans habitués à un train de vie élevé ont de la peine à envisager un temps partiel. Cela se fait peu dans nos métiers, surtout pour les hommes qui sont majoritaires», remarque Eric Dubouloz. Il arrive que des employés partent après trois mois, prenant conscience que ce n’est pas pour eux. Le bureau genevois sait qu’il propose des revenus bas, en comparaison avec d’autres entreprises de la place. Mais il met en avant des conditions de travail détendues et l’attention portée au bien-être des collaborateurs.

Lire aussi: La nouvelle bataille du congé paternité

Ce modèle attire surtout les personnes qui sortent de formation ou les jeunes parents, pour qui le confort d’un surplus de temps libre compense la perte financière. «Cette règle joue un rôle de filtre, nous recevons en général davantage de candidats en quête d’un meilleur équilibre entre vies professionnelle et familiale et qui adhèrent à notre culture d’entreprise», souligne Carole Zgraggen Linser, membre de la direction. Et si les femmes sont d’ordinaire bien plus nombreuses à adopter le temps partiel, à Ecoservices, elles restent minoritaires avec 30% des effectifs. Un déséquilibre qui remonte aux filières de formation techniques, bastions masculins.

Ana, 34 ans, mère d’un enfant de 2 ans, ingénieur sécurité à Ecoservices, utilise son jour de congé en semaine pour achever courses et ménage: «Ainsi le week-end, je suis libérée et je peux passer du temps en famille.» Tous n’étaient pas enthousiastes au départ. Comme ce trentenaire, habitué des chantiers: «J’ai toujours travaillé à 100%, ça fait une différence, côté salaire.» Pour Gaëtan, c’est un premier emploi et il est convaincu: «Il faut savoir bien s’organiser pour condenser le travail sur quatre jours. Mais à la fin, je me sens moins stressé. Et, comme on est tous à 80%, les contraintes sont les mêmes pour tout le monde», remarque le jeune ingénieur en environnement.

Plus de collaboration

Ecoservices est responsable de la sécurité sur de grands chantiers comme le CEVA à Genève ou l’agrandissement de la gare de Lausanne, qui nécessitent un suivi sur plusieurs mois. Le temps partiel a des effets bénéfiques que les fondateurs n’avaient pas prévus à l’origine: il favorise le travail en binôme et la collaboration: «Lorsqu’un employé part en congé, il n’a pas de souci à se faire car au moins un de ses collègues connaît les chantiers aussi bien que lui et peut répondre au client en son absence. Mais pour que cela fonctionne, il faut être capable de confiance et de lâcher-prise», observe Carole Zgraggen Linser. De son côté, le fondateur Eric Dubouloz en est convaincu: «Ce mode de fonctionnement a amélioré la qualité de notre service à la clientèle.» Et depuis que la technologie a remplacé les cahiers de chantier tenus à la main, la communication interne a gagné en fluidité.

Aujourd’hui, Eric Dubouloz a deux enfants de 17 et 19 ans. Membre du Club alpin suisse, il fait de la course en montagne, travaille comme juge au Tribunal des prud’hommes le soir et arbitre de rugby le week-end. Pietro Godenzi, de son côté, père de trois adolescents entre 15 et 19 ans, accompagne des jeunes en difficulté dans des voyages sur un bateau avec son association, Pacifique. «Après vingt ans, les membres de la direction sont toujours là et en bonne santé, parce qu’ils savent sortir la tête du guidon et se régénérer», souligne Carole Zgraggen Linser.

Publicité