La Suisse est un pays sans colonies, mais qui a participé à l'entreprise coloniale. Cette histoire méconnue émerge timidement. En 2020, la prise de conscience de ce passé s'est accélérée suite au renouveau du mouvement anti-raciste à travers le monde. Nous proposons une plongée dans cette histoire helvétique en cinq volets. 

Episodes précédents: 

En 1783, l’anthropologue allemand Johann Friedrich Blumenbach, considéré comme l’un des précurseurs des funestes théories raciales, rend visite aux Treytorrens, une riche famille d’Yverdon. Dans le magnifique parc de la maison de maître, la villa d’Entremonts, à côté des bains thermaux, le savant aperçoit une «grande et belle» femme. Quelle n’est pas sa surprise quand il réalise qu’elle est noire. La rencontre avec Pauline Buisson va marquer Johann Friedrich Blumenbach. A tel point qu’il révisera son jugement sur la supériorité de la race caucasienne, professant ensuite l’unicité de l’espèce humaine.

Mais qui était vraiment Pauline Buisson? Cette personnalité avec tous ses mystères fascine Caroline Arni, professeure d’histoire contemporaine à l’Université de Bâle et spécialiste de l’histoire des femmes. Autour de la villa d’Entremonts, nulle trace de l’histoire de Pauline Buisson.

Destin extraordinaire

Pourtant, ce destin extraordinaire, surtout connu des historiens, émerge timidement. En témoigne un parcours didactique à travers Yverdon créé pendant la première vague du Covid-19. «J’ai été frappé par cette histoire d’esclaves à Yverdon, c’est la face cachée de l’âge d’or de la ville au XVIIIe siècle», commente Pierre Pittet, médiateur culturel de la bibliothèque publique et scolaire, qui a conçu ce parcours en partenariat avec le Musée d'Yverdon et région.

En compagnie d’un autre esclave, du nom de François Mida, mort en 1797, Pauline Buisson a été amenée en Suisse dans les années 1770 depuis Saint-Domingue, relate Caroline Arni. L’officier David-Philippe de Treytorrens y avait fait fortune au service de la Compagnie hollandaise des Indes occidentales ainsi que de la France. Parmi ses faits d’armes: l’écrasement d’une révolte d’esclaves à Saint-Domingue. La famille de son épouse, Marie Lefort, possédait sur l’île une plantation où travaillaient des esclaves déportés d’Afrique.

«Transfert illégal»

Loin de l’image qu’on se fait d’une esclave, le visiteur Johann Friedrich Blumenbach évoque une femme très éduquée et qui officiait comme sage-femme renommée dans la région d’Yverdon. Etait-ce la raison de sa venue en Suisse? «On ne peut faire que des suppositions, répond Caroline Arni. Il arrivait que les maîtres choisissent des esclaves pour en faire leurs protégés.»

Mais il était beaucoup moins fréquent de les ramener en Suisse, comme l’ont fait certains mercenaires helvétiques engagés dans la colonisation. «Le cas de Pauline Buisson était suffisamment rare pour être appelée, à l’époque, la «négresse d’Yverdon», continue Caroline Arni. Le transfert des deux esclaves en Suisse s’est fait illégalement. David-Philippe de Treytorrens aurait dû avoir l’autorisation du Ministère colonial français, qu’il a essayé en vain d’obtenir après coup.»

En revanche, l’historienne n’a pas encore trouvé de preuves de l’activité de sage-femme. Si Pauline était aussi connue autour d’Yverdon, d’autres figures de la région ont pris note de sa présence, suppose Caroline Arni. Elle pense à Germaine de Staël, qui réunit à la même époque au château de Coppet des intellectuels militant pour l’abolition de l’esclavage.

Pour sa part, la famille de Treytorrens n’était certainement pas abolitionniste. «Le commerce des esclaves a servi à construire leur propriété d’Entremonts, expose l’historien Daniel de Raemy, qui s’est penché sur l’histoire du domaine. Les héritiers Treytorrens ont continué à percevoir des rentes venues des Antilles.» Après la libération de l’île par les anciens esclaves en 1804, la France n’a reconnu la nouvelle République indépendante d’Haïti qu’à la condition qu’elle verse des compensations aux anciens colons, une lourde dette à traîner.

Un procès retentissant

Au début du XIXe siècle, le monde a changé autour de la paisible villa d’Entremonts. L’esclavage est remis en question et la Révolution française secoue les anciens privilèges. C’est dans ce contexte que Pauline a donné naissance en 1791 à un fils, Samuel, de père inconnu.

Mais quel est le statut de ce garçon? La question va opposer la famille Treytorrens à la commune d’Yverdon lors d’un procès qui va durer… quarante-quatre ans. C’est Léon Michaud, le directeur du collège d’Yverdon, chargé de trier les archives de la ville, qui raconte pour la première fois cette histoire aux Yverdonnois en 1958. L’origine du litige tient à la promesse faite par la famille Treytorrens à Pauline Buisson, morte en 1826, d’accorder la bourgeoisie à son enfant. Mais l’héritier des Treytorrens, moins riche que ses aïeuls, refuse de s’acquitter des frais. Il défend que c’est à la municipalité de régulariser l’enfant. A défaut, ce serait reconnaître que l’esclavage existe toujours sur le territoire vaudois.

En 1826, illustrant les préjugés sur la sexualité débridée des Africains, l’avocat de la commune lance à la famille Treytorrens: «Vous avez introduit dans la commune l’Africaine Pauline Buisson, cette négresse au sang ardent, véritable matière inflammable expédiée d’un climat brûlant. Vous l’avez mise en communication avec des hommes, et aussitôt la mèche s’est allumée, l’explosion s’en est suivie et la bombe, en éclatant, a vomi un petit négrillon dont vous ne savez pas comment vous défaire; voilà le dommage que vous devez réparer!» Le différend financier se terminera par un règlement à l’amiable en 1834, mais Samuel Buisson est décédé deux ans plus tôt, apatride.