Architecture 

Le pavillon Le Corbusier renaît à Zurich

Le seul ouvrage construit en Suisse alémanique par l’architecte originaire de La Chaux-de-Fonds rouvre au public, fraîchement rénové. Retour sur son histoire mouvementée

Charles-Edouard Jeanneret, alias Le Corbusier, a dessiné les esquisses de sa maison zurichoise dans son cabanon du cap Martin, face à la mer. Mais c’est un vent lacustre qui accueille les visiteurs venus découvrir le pavillon Le Corbusier en ce mois de mai pluvieux. Cet ouvrage situé dans un parc au bord du lac de Zurich, à la fois maison et lieu d’exposition pour les œuvres de l’architecte franco-suisse, rouvre ce samedi au public après travaux.

Pour cette rénovation, qui a mobilisé les deux architectes spécialistes de Le Corbusier Arthur Rüegg et Silvio Schmed durant seize mois, il a fallu retaper la carcasse rongée par la rouille, rendre à la façade et à la toiture leur étanchéité, assainir les éléments pollués au PCB, soulever chaque dalle du sous-sol pour restaurer le chauffage au sol ou encore réactiver le réseau électrique. Coût de la rénovation: 5,4 millions de francs, partagés entre commune, canton et Confédération. Aujourd’hui, la ville affiche sa fierté d’abriter, dans un écrin de verdure au bord du lac, ce «joyau architectural».

Un discours qui contraste avec le débat actuel en France sur la possibilité de retirer la Cité radieuse à Marseille du patrimoine mondial de l’Unesco, et avec la polémique en cours sur le soutien public à un artiste dont les accointances avec les régimes fascistes du XXe siècle ont fait l’objet de publications historiques. A Zurich, le passé trouble de l’artiste a aussi occupé les autorités, avant que le pavillon ne revienne en mains publiques, en 2014, souligne Lukas Wigger, porte-parole.

Les contradictions du jeune architecte

Pour «apporter de la transparence» dans ce débat, la municipalité avait commandé une étude à l’historien Jean-Louis Cohen. Dans ce document daté de 2012, le spécialiste de Le Corbusier souligne les «contradictions» du jeune architecte, qui faisait des déclarations antisémites en privé tout en entretenant un grand cercle de connaissances juives. Dans les contacts noués aussi bien avec Mussolini ou le régime de Vichy que la gauche, l’auteur décèle l’«opportunisme évident» de celui qui cherchait «la proximité avec le pouvoir politique» pour réaliser ses visions artistiques.

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Cette inauguration fait ressurgir un autre épisode révélateur des relations complexes entre Zurich et l’architecte: en 2011, à la suite des remous autour de l’antisémitisme de l’artiste, la municipalité renonçait à son projet de nommer «Corbusier» une place proche de la gare et optait pour «Europaplatz». «Aussi discutables que soient parfois les attitudes de Le Corbusier, elles ne remettent pas en cause l’incroyable richesse de l’œuvre de sa vie d’artiste, d’urbaniste, d’architecte et d’auteur», souligne la ville aujourd’hui. Le pavillon, seul ouvrage en Suisse alémanique signé de l’architecte originaire de La Chaux-de-Fonds, constitue désormais l’une des étapes d’un «itinéraire culturel européen» destiné à valoriser les constructions de Le Corbusier en Europe.

Construction posthume

Pour Arthur Rüegg, qui a supervisé les travaux de rénovation, Le Corbusier entamait sans doute, avec cette construction dans laquelle dominent le verre et l’acier, une nouvelle phase de son œuvre. Mais l’auteur lui-même n’aura jamais vu la bâtisse: il est mort avant de l’achever. Le pavillon est donc une construction posthume: il a ouvert ses portes en 1967, deux ans après qu’une crise cardiaque eut emporté l’architecte.

Pour Tim Benton, historien de l’art spécialiste de Le Corbusier, cette bâtisse conçue à la fois comme lieu d’habitation et lieu d’exposition fait figure de «testament» et comporte plusieurs éléments caractéristiques. Comme la toiture massive «parapluies-parasols», un double carré en acier soudé reposant sur six piliers, dressée avant la construction de l’espace habitable clos par des panneaux multicolores de métal émaillé. Le pavillon ne ressemble en rien aux habituelles constructions de béton de Le Corbusier. Au point qu’à son inauguration en 1967, certains en viennent à douter de son authenticité. Soupçons levés par le travail de l’architecte zurichoise Catherine Dumont d’Ayot, qui a retracé la genèse de cette construction à l’aide de documents montrant qu’il correspond bel est bien au projet imaginé par Charles-Edouard Jeanneret.

Un projet né d’une rencontre

Le pavillon est le fruit de la rencontre entre la galeriste zurichoise Heidi Weber et l’architecte neuchâtelois. Fascinée par sa découverte d’une exposition des œuvres de Le Corbusier à Zurich en 1957, le mécène se met à collectionner ses peintures. Elle lui rend visite en 1958 dans son cabanon du cap Martin en vue d’acheter une de ses œuvres. Puis se consacrera entièrement à l’exposition et à la commercialisation de ses meubles, peintures, gravures, lithographies et tapisseries. Habile femme d’affaires, elle se lance aussi dans la production et la vente de son mobilier, qu’elle est la première à faire fabriquer en série.

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La collaboration entre Heidi Weber et Le Corbusier s’intensifie autour de ce projet de maison-musée. Celui-ci répond aux vœux de l’architecte démiurge de créer un «espace d’exposition idéal» destiné à sa postérité. En 1961, lorsqu’il en entamait les premières esquisses, il écrivait à James J. Sweeney, alors directeur du Musée Guggenheim: «Cette maison sera la plus audacieuse que j’aie jamais construite», relève Catherine Dumont d’Ayot dans un livre consacré au pavillon. En 1963, Heidi Weber obtient de la ville de Zurich un droit de superficie dans le parc du Zurichhorn, au bord du lac, pour la construction du pavillon.

Les tensions entre le mécène et la ville ont émaillé ce projet dès les premiers jours. Dans une interview donnée en 1980, Heidi Weber se plaignait de n’avoir reçu «aucune aide morale ou financière, même pas 100 francs du gouvernement suisse ou des amis de Le Corbusier». En 2014, après cinquante ans, le droit de superficie arrive à son terme, le pavillon retourne entre les mains de la municipalité. Un conflit s’engage au cours des années suivantes autour du nom de la maison-musée et de ses modalités d’exploitation. En 2016, l’ancienne propriétaire emporte avec elle des meubles, lithographies, sculptures et autres objets qui n’étaient pas vissés aux sols ou aux murs. Deux procédures sont encore en cours devant le tribunal administratif.

Heidi Weber, aujourd’hui âgée de plus de 90 ans, s’est installée à Dubaï. Elle n’était pas présente lors de l’inauguration de l’espace restauré. Les autorités zurichoises, de leur côté, n’évoquent cette querelle que de manière elliptique: la maire Corine Mauch, remerciant la galeriste pour son travail, espère que l’investissement consenti par la ville «prouve sa détermination à soigner ce patrimoine».

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