Au sud, quelques fermes éparses, des maisons traditionnelles et le clocher d’une église pointant vers les Alpes. Au nord, des villas modernes bordées de tulipes. Et au milieu, une forêt. Oberwil-Lieli, bourgade de 2200 âmes, est scindée en deux. Elle ne l’a jamais été autant depuis qu’en novembre dernier, une poignée de contestataires a décidé de s’opposer au puissant président de la commune, Andreas Glarner. L’élu UDC est prêt à débourser 290 000 plutôt que d’accueillir des réfugiés: le montant de l’amende prévue par le canton en cas de refus d’une collectivité de participer à l’asile.

Or depuis plusieurs semaines, une fronde villageoise s’est levée contre cette décision. L’assemblée communale sera ce dimanche le théâtre de la confrontation entre Andreas Glarner et ses détracteurs. Les citoyens devront choisir: payer ou accueillir neuf réfugiés. C’est le nombre de places que devrait créer la petite commune pour les requérants d’asile, selon la clef de répartition cantonale.

Un signal

Andreas Glarner entend «donner un signal» au canton: «Il faut mettre fin à la culture de bienvenue de la Suisse!», affirme-t-il, dans le bureau de son entreprise, Care product, qui vend des chaises roulantes. Dans son village, le président de commune a la voie libre pour appliquer à la lettre les préceptes de son parti. Les personnes à l’aide sociale – il y en a 4 – ont l’obligation de se lever aux premières heures du jour pour nettoyer les rues. Il s’est opposé à la taxe au sac, ou au recensement de panneaux de signalisation exigés par le canton. Il le dit fièrement: «nous sommes un village de gaulois». Mais aujourd’hui, la rébellion a changé de camp.

Un comité de quinze personnes, IG Solidarität, a décidé de distiller une autre vision du monde à coups de tracts et de débats publics. Il a obtenu une première victoire en novembre dernier: les habitants sont venus en masse à l’assemblée communale pour refuser le budget. Le retraité Martin Uebelhart est l’un des visages de la contestation: «Jusqu’ici, personne ne s’était jamais opposé à Andreas Glarner», dit-il, le regard pétillant. «Les habitants ont peur de perdre leur confort. Comme souvent, c’est là où il n’y a aucun réfugié que s’exprime le plus fortement la peur des étrangers. Mais ce n’est pas la Suisse que je connais», souligne son épouse, Mürra Zabel.

Une émission a agité le débat

Une émission de la chaîne allemande ARD a mis le feu aux poudres. «Les réfugiés doivent faire demi-tour, affirmait sans ciller Andreas Glarner au journaliste. Ces personnes sont des clients de l’aide sociale. Ils resteront toujours un poids économique pour nous».

Johanna Gündel se souvient avoir bondi de sa chaise en découvrant la séquence. L’étudiante de 24 ans se trouvait en Allemagne pour un échange universitaire. Lorsqu’elle réalise que l’auteur de ces propos n’est autre que le maire du village où elle a grandi, elle entre dans une rage sombre. Son paisible bourg, devenu emblème d’une Suisse aussi riche qu’égoïste? «Je ne pouvais pas rester les bras croisés!», raconte-t-elle. A son retour à la maison, elle organise une manifestation au centre du village. De mémoire de retraité, Oberwil-Lieli n’avait jamais connu tel événement.

«Simplement cynique!»

Simone Diezi Gull, enseignante à l’école cantonale de Limmattal, à Urdorf, a décidé de rejoindre la contestation dès la première heure. «Ce n’est pas une question de parti politique, ni de génération, mais de valeurs. Nous sommes la seconde commune la plus riche du canton. Payer pour pouvoir refuser des réfugiés, c’est simplement cynique!», dit-elle.

Or dans ce village où l’UDC obtient près de 40% des suffrages lors des élections, le président de la commune ne manque pas de soutien. Un comité référendaire mené par un riche entrepreneur à la retraite a obtenu 490 signatures contre la décision communale de novembre, poussant les villageois à se rendre aux urnes à nouveau.

Que décidera Oberwil-Lieli cette fois-ci? Dans les rues, rares sont ceux qui osent s’exprimer ouvertement. Pourtant, fait inhabituel, même l’église a décidé de sortir de son silence. Dans la feuille d’avis officiel, les responsables de l’office religieux ont glissé cet encart vendredi dernier: «Nous devrions faire preuve d’humanité et de confiance à l’égard de ces neuf réfugiés et non attiser les peurs».

Jusque là, pas de tension

Jusqu’ici, pourtant, le président de la commune avait mené sa politique anti-réfugiés sans susciter de protestation. Andreas Glarner a fait détruire trois maisons vacantes, de peur qu’elles ne soient réquisitionnées par le canton pour en faire des centres d’accueil pour réfugiés. Et chaque année, Oberwil-Lieli payait entre 20 000 francs et 35 000 francs au canton pour éviter d’accueillir des réfugiés. La pratique n’est pas exceptionnelle en Argovie. En 2015, le gouvernement cantonal, confronté à un afflux de réfugiés, a décidé de sévir. Si elles souhaitent se soustraire à leur devoir de solidarité, les communes doivent désormais débourser une somme 11 fois plus élevée.

Oberwil-Lieli a les moyens: elle compte le taux de grandes fortunes parmi les plus élevés d’Argovie. L’une d’entre elles a offert son aide au comité IG Solidarität. Tandis qu’un privé a d’ores et déjà promis de mettre sa maison à disposition pour accueillir des réfugiés. Andreas Glarner s’y oppose: «Il y a un jardin d’enfants et une association de jeunes à côté! Vous imaginez, accueillir des hommes célibataires, pensez aux événements de Cologne», dit-il. Entre-temps, le président d’Oberwil-Lieli a été élu au conseil national et nommé responsable de la politique d’asile au sein de la direction de l’UDC.