De mémoire de militant syndical, on n'avait jamais vu cela. Pour la première fois, l'Union syndicale suisse (USS), qui dispose pourtant de l'un des plus grands réservoirs de militants du pays, va payer des étudiants pour récolter, durant l'été, des signatures en faveur de son initiative pour la réduction du temps de travail. La décision a été prise par le comité de soutien à l'initiative, où l'on retrouve notamment, aux côtés de l'USS, les Syndicats chrétiens, le Parti socialiste suisse et les Verts, indique Christine Luchsinger, secrétaire à l'USS.

Une annonce engageante vient d'être diffusée dans les gymnases et les universités: «Vous pouvez gagner 50 francs de l'heure grâce à un super-job [sic] de vacances», peut-on y lire en gros caractères. En plus petit: «Les plus habiles à récolter des signatures pourront gagner 50 francs ou plus de l'heure (dès 16 ans).» En réalité, la rémunération sera fonction du nombre de signatures récoltées, explique Christine Luchsinger: 1,50 franc jusqu'à deux cents, 2 francs au-delà, auxquels s'ajoute une prime de 100 francs. Les candidats seront soigneusement mis au courant du contenu de l'initiative, promet la secrétaire syndicale.

La méthode Denner

L'Union syndicale suisse n'est pas la première en Suisse à rémunérer un acte éminemment civique, du moins en théorie (lire l'encadré). Denner n'a ainsi jamais fait mystère de ses méthodes. Ce week-end encore, l'hebdomadaire SonntagsBlick révélait que le détaillant offrait 2 francs par signature récoltée pour l'initiative soutenue par Christoph Blocher visant à fixer impérativement à six mois le délai dans lequel une initiative populaire doit être soumise au vote. Il y a deux ans, l'entreprise de Karl Schweri avait engagé 400 personnes pour faire signer son initiative sur le prix des médicaments. En 1993, Denner avait procédé de la même manière pour le référendum sur les casques bleus.

Une pratique que Iannis Papadopoulos, professeur de sciences politiques à l'Université de Lausanne, juge néanmoins «peu répandue en Suisse». Pourtant, elle n'est en principe proscrite par aucune règle juridique. Evoquée dans le cadre de la réforme des droits populaires, à propos de l'élévation du nombre de signatures requis, la question d'une réglementation n'a jamais débouché sur des propositions concrètes, et la révision des droits populaires est aujourd'hui de toute façon pratiquement enterrée.

La rémunération de la collecte de signatures va de pair avec une professionnalisation croissante de la politique, à laquelle, observe Iannis Papadopoulos, «je ne vois guère par quel moyen la démocratie directe pourrait échapper. Nous attendons d'elle qu'elle contribue à la démocratisation des processus de décision, il est donc normal que nous soyons déçus lorsque nous apprenons que la récolte de signatures est payée.» Mais l'argent joue déjà un rôle important dans les campagnes précédant les votations, remarque Iannis Papadopoulos. Dans les Etats américains qui connaissent la démocratie directe – la moitié environ -, les dépenses sont déjà considérables. Mais l'impact des moyens financiers engagés sur le résultat des scrutins n'est toutefois pas aisé à mesurer. Une corrélation semble exister lorsque les citoyens sont appelés à se prononcer sur une décision déjà prise – hypothèse du référendum helvétique –, mais beaucoup moins quand il s'agit de donner son avis sur un projet (initiative).

L'Union syndicale suisse, elle, refuse d'en faire une question de principe. Elle conteste que son opération d'été traduise un affaiblissement de ses capacités de mobilisation. Christine Luchsinger souligne qu'il s'agit seulement d'un appoint, destiné à poursuivre la récolte des signatures durant l'été, au moment où les militants partent eux-mêmes en vacances. L'USS en attend un apport d'une dizaine de milliers de signatures. Le délai pour réunir les 100 000 paraphes nécessaires échoit au début du mois de novembre. A ce jour, l'initiative, lancée l'an dernier, n'en revêt que 60 000. Il en reste donc quelque 40 000 à récolter en trois mois et demi.

Le retard pris ne s'expliquerait que par le fait que les militants étaient appelés sur tous les fronts en même temps, l'initiative pour la réduction du temps de travail faisant partie d'un «bouquet» de cinq textes lancés simultanément par la gauche. «Mais nous n'avons pas de difficultés à convaincre les gens de signer, ni en Suisse alémanique, ni en Suisse romande», assure Christine Luchsinger.

Une opération qui en dit long

L'Union syndicale vaudoise, relève toutefois son secrétaire politique, Jean-Michel Dolivo, a refusé de soutenir un texte tendant, selon lui, à entériner l'annualisation du temps de travail sous le couvert d'en réduire la durée. «Je réprouve le fait de payer la récolte des signatures», commente-t-il, jugeant que l'opération en dit long sur la situation du mouvement syndical. Jean-Michel Dolivo, qui quittera son poste à la fin du mois d'octobre et qui réclame, un peu désabusé, un syndicalisme beaucoup plus combatif, rappelle qu'une frange syndicale qualifiée alors de «minoritaire» avait réuni dans le délai référendaire habituel de trois mois plus de 50 000 signatures contre la seconde révision de la loi sur le travail – sans le soutien de l'USS et sans payer des étudiants.