Derrière la vitrine grillagée, des coupes et des trophées en forme de cloches rappellent le temps où les élèves du coin excellaient en hockey sur glace. Mais aujourd’hui, la vie a déserté l’école de Thal, un hameau de la région du Napf, entre Berne et Lucerne.

Les classes vides sentent le renfermé, les couloirs silencieux témoignent du dépeuplement qui frappe ce territoire. En trois ans, la commune de Trachselwald, dont dépend le hameau, a perdu 59 habitants, soit 5,7% de sa population. Le déclin s’est poursuivi l’an dernier avec la perte de 16 habitants.

Nous sommes ici à seulement 30 kilomètres de la place Fédérale. Mais le même phénomène se répète de village en village, offrant la vision d’une Suisse où la décroissance n’est pas un projet politique façon Ecopop, mais une réalité.

Trachselwald espère vendre son bâtiment scolaire vide pour un million de francs. Tout près de là, à Lauperswil (–30 habitants cette année), le président de commune, Hans-Ulrich Gerber, voudrait obtenir le même prix pour deux écoles qu’il vient de mettre sur le marché. «Dans l’une d’elles, à la fin, il y avait 12 élèves pour 6 classes», précise-t-il.

Coupe en brosse, moustache et boucle d’oreille en or, ce jovial quinquagénaire sait qu’il sera difficile de trouver un acquéreur. «On pourrait faire de l’école un EMS, un internat? Mais il n’y a pas de transports publics», admet-il. Surtout, il y a trop d’écoles vides à vendre dans la région. Faute d’acheteur, celle de Schafhausen, quelques kilomètres plus bas dans la vallée, accueille désormais des requérants d’asile.

Ceux qui ont réussi à vendre leurs écoles plus tôt se félicitent de leur bonne fortune. «En 2001, c’était plus simple», se souvient Beat Burri, le président de Luthern (–34 habitants depuis 2010, +3 cette année), sur le versant lucernois du Napf. «Nous avons vendu une de nos écoles à une famille, elle est ensuite devenue un centre de séminaires. Mais aujourd’hui, il n’y aurait plus d’intérêt pour ce type d’objet, si j’en juge par le nombre d’annonces que je vois passer pour des écoles à vendre.»

L’Emmental et l’Entlebuch, les deux régions jumelles qui se partagent le massif du Napf, sont passées à côté de la croissance suisse des années 2000. Leur population stagne ou régresse, alors que celle du pays a augmenté de 12% entre 2000 et 2013. Les prix de l’immobilier y sont restés stables, alors qu’ils ont augmenté de 60% en moyenne nationale. En 2010, une étude de Fahrländer Partner et du bureau BAK Basel prévoyait une baisse du nombre d’habitants de 9,2% pour l’Entlebuch et 8,5% pour le Haut-Emmental d’ici à 2025.

Martin Schuler, géographe à l’EPFL, voit trois causes principales à ce déclin. La région est la plus rurale de Suisse, avec un emploi sur cinq dans l’agriculture, taux qui peut grimer jusqu’à 70% selon les communes. C’est aussi la zone du Plateau – le Napf n’est qu’une montagne à vaches qui culmine à 1400 mètres – la plus éloignée d’une autoroute. L’industrie et les services de pointe y sont peu présents. Ceux qui veulent suivre une formation supérieure doivent émigrer. Entre 20 et 24 ans, 60 à 70% des jeunes quittent la région, selon des études de Credit suisse.

Les quinquagénaires croisés dans l’Emmental racontent tous la même histoire. Leurs enfants sont partis du domicile familial, ils travaillent ou étudient ailleurs dans le canton de Berne, voire plus loin. «Mon fils fait son apprentissage chez UBS à Zurich. Le connaissant, il ne va sans doute pas revenir s’établir dans l’Emmental», raconte Hans-Ulrich Gerber, le président de Lauperswil.

Pour certains, le dépeuplement est aussi dû à l’incapacité de se réinventer, voire à l’étroitesse d’esprit des habitants. «Les têtes bien faites que nous produisons ici partent parce que les gens ne veulent pas s’ouvrir», regrette un Emmentalois, qui évoque une région figée dans une agriculture subventionnée et peu innovante.

L’image d’Epinal de l’Emmental, faite de grosses fermes, de géraniums et de traditions folkloriques, attire peu les talents de l’extérieur, constate Bernhard Antener, président de Langnau (9000 habitants, +11 en 2013). «Cette image nous sert touristiquement, mais économiquement elle nous nuit», dit l’élu. Il redoute de voir la région s’enfermer dans une spirale descendante: «On perd des écoles, des bureaux de poste, des magasins, c’est un cercle infernal et il est difficile d’en sortir.»

Pour l’instant, le déclin démographique ne se voit que par des signes ténus. Pas de maisons abandonnées, peu de panneaux «à vendre» ou «à louer». Mais c’est uniquement parce que l’amélioration des soins à domicile permet aux personnes âgées de continuer à vivre chez elles. «Avant, il y avait 5 ou 10 personnes dans chaque maison, aujourd’hui il y en a une ou deux, ajoute l’historien local Hans Minder. Et elles viennent parfois seulement le week-end.»

Certains indices, pourtant, ne trompent pas. Comme ces restaurants fermés, faute de clientèle, qui parsèment désormais les campagnes. La commune de Trachselwald cherche aussi à louer son imposant château, vide depuis que l’administration bernoise du registre foncier l’a quitté, il y a cinq ans.

A 100 kilomètres de là, vers le nord-ouest, le village jurassien de Montfavergier, perché au-dessus du Doubs, montre jusqu’où peut aller le dépeuplement. Il y a 70 ans, le hameau comptait 60 habitants. Ils sont sept aujourd’hui. La rue principale, qui se termine en cul-de-sac dans un champ, est bordée de ruines et de bâtiments vides.

Plus accessible, plus proche des centres, l’Emmental ne connaîtra sans doute pas le même sort. Et ses habitants ne sont guère nostalgiques de l’époque où chaque famille comptait 5 à 10 enfants, synonyme de pauvreté et d’exil. Ils apprécient de vivre dans des villages verdoyants, calmes, où les loyers restent abordables.

Mais si la région reste à flot, c’est parce qu’elle est massivement subventionnée. Cette année, le canton de Berne va toucher 1,2 milliard de francs versés par les cantons plus riches au titre de la péréquation.

Cet argent permet de payer les transports scolaires, les fonctionnaires et les routes de l’Emmental. Sans la Suisse qui croît, celle qui décline s’enfoncerait beaucoup plus vite.