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Depuis les années 1970, Dorénaz déborde d’épaves automobiles. Aujourd’hui, deux clans se réunissent autour de deux entreprises de démolition. Le village se déchire sur des questions de pollution et de droit des constructions
© © sedrik nemeth

Valais

Au pays des ferrailleurs, des citoyens défient le roi du village

Dans la petite commune de Dorénaz, une quarantaine de citoyens en colère mène la vie dure au président, en place depuis 28 ans. Pollution et constructions illégales: ils l’accusent désormais de gestion déloyale des intérêts publics

Pour elle, «ils sont au-dessus des lois». Pour lui, «ça fait 28 ans que ça dure». Les autres parlent peu mais n’en pensent pas moins: ils sont très remontés contre le président libéral radical du village, Daniel Fournier, qui achève son septième mandat consécutif. Ils en veulent aussi aux frères Revaz, les plus gros contribuables de la commune, qui récupèrent, démolissent et recyclent des voitures sur un terrain qui longe le Rhône. Dans une baraque de chantier, cinq citoyens de Dorénaz, dans le Bas-Valais, racontent un climat «délétère.»

Tous sont membres de l’association «Transparence et Intégrité». Bien valaisans, leurs noms sont connus de tous dans la région. Mais ils ne souhaitent pas qu’ils soient publiés, parce qu’ils craignent les représailles. Installés autour d’une table de camping, ils détaillent les menaces verbales et les lettres anonymes dont ils sont victimes. Ils ont choisi d’en rire: «De toute façon, ça ne pourrait pas être pire.»

«Ça finira mal»

Confortablement installé dans la salle de conférence cossue de son entreprise de Martigny, Daniel Fournier s’agace. Il en a «marre» de ces gens qui lui reprochent «des vieilles histoires». Il vient de rentrer de Roumanie et il s’apprête à partir pour Paris. Ébéniste, il travaille surtout à agencer des boutiques de luxe pour plusieurs grandes marques horlogères. La société qui porte son nom emploie plus d’une centaine de collaborateurs pour un chiffre d’affaires annuel qui dépasse les 30 millions de francs. Selon le président de Dorénaz, Transparence et Intégrité est proche de l’UDC et réunit «tous les écorchés vifs du village». Sûr de réunir la majorité des villageois, il insiste: «Ils font pression pour m’isoler avant les élections. Ils mettent le feu et ça finira mal.»

Lové au pied d’une falaise de Gneiss qui surplombe le coude du Rhône, Dorénaz déborde d’épaves de voitures depuis les années 1970. L’un des 900 habitants se souvient qu’à un moment, «on ne pouvait plus circuler parce que les carcasses s’amoncelaient sur la route qui traverse le centre du village». En 1988, au moment où Daniel Fournier prend le pouvoir, l’entreprise de la famille Revaz déménage dans la zone artisanale qui se situe à l’entrée de la localité. Elle s’installe sur un terrain qui jouxte une autre démolition d’automobiles, celle des frères Primaz. Entre les deux concurrents, la cohabitation est d’autant plus difficile que les premiers sont des proches du président, et qu’ils ont des moyens beaucoup plus conséquents que leurs rivaux, membres de l’opposition.

Des déchets sous la dalle

La guerre éclate en 1991, quand trois citoyens dénoncent les frères Revaz au Service de la protection de l’environnement. Sous la dalle de béton de leur halle, dans des excavations qui touchent à la nappe phréatique, ils enfouissent des déchets. On y trouve, entre autres, les décombres de l’usine de magnésium de Martigny, qui a appartenu au président Daniel Fournier. Les mises à l’enquête publiques interviennent alors que les travaux, effectués sans autorisation, sont presque terminés. Le Tribunal cantonal admet le recours d’un opposant en 1996. Ça ne changera rien.

L’atmosphère irrespirable qui gangrène la petite bourgade doit beaucoup au plus vieux plan d’affectation des zones du canton. Daté de 1971, il ne respecte toujours pas la loi sur l’aménagement du territoire de 1979. Pour les membres de Transparence et intégrité, «ça a permis tout et n’importe quoi, à la tête du client». Daniel Fournier, lui n’y voit que des avantages pour ses administrés: «Ce retard a permis de construire sur des terrains qui auraient dû être dézonés et que la commune avait déjà équipés.» Il promet désormais d’envoyer le plan de zones à l’Etat avant la fin juillet pour le soumettre à l’approbation des citoyens en décembre prochain.

Militants pris pour cible

Cette année, la traditionnelle fête de l’âne, qui anime le village chaque deux ans, n’aura pas lieu. Après une accalmie, Dorénaz se déchire à nouveau. En avril dernier, sans autorisation, les frères Revaz ont creusé les premières excavations nécessaires à l’installation d’un broyeur de voitures dernier cri. Après l’intervention de plusieurs citoyens, la police a interrompu les travaux et l’entreprise a été forcée à mettre son projet à l’enquête publique. Il a suscité 6 oppositions déposées par 21 personnes et par le WWF. En juillet, 40 citoyens en colère signaient une lettre destinée à des journalistes et des parlementaires pour dénoncer les méthodes de la famille Revaz et de l’administration communale. Le texte évoquait une intoxication au mercure.

Lire aussi: A Dorénaz, des citoyens en guerre contre un cimetière automobile

Ils disaient des mensonges, il fallait tirer ces allégations au clair ou faire cesser ça

Dans les jours qui ont suivi, le juge de la commune et des agents de police se sont présentés «sans mandat» au domicile de l’instigatrice du courrier. Elle y voit «une tentative d’intimidation». Le président estime qu’il n’avait pas d’autre choix: «Ils disaient des mensonges, il fallait tirer ces allégations au clair ou faire cesser ça.» Peu après, il signait une dénonciation à l’attention du Ministère public. La citoyenne est désormais poursuivie sous l’angle de l’article 258 du code pénal, pour «menaces alarmant la population.»

En septembre 2015, avec plusieurs citoyens, elle fondait Transparence et Intégrité, qui compte des membres de tous les partis. Pour l’un d’eux «il y a deux poids et deux mesures: Les gens sont fatigués par les injustices du roi». Les frères Primaz accusent l’administration d’appliquer la loi avec beaucoup de zèle quand leur entreprise est concernée. La présidente revendique une quarantaine de militants actifs, et plusieurs sympathisants qui préfèrent rester discrets: «Ils ont peur et on les comprend.» Les frères Revaz ont déposé une plainte pénale pour diffamation contre les 40 signataires de la fameuse lettre.

Deux clans face à face

Mercredi dernier, une centaine de citoyens étaient réunis à l’étage de la petite maison de commune, pour écouter Daniel Fournier détailler longuement les comptes de Dorénaz. Derrière la table réservée à l’exécutif, Maryline Roduit se tient à bonne distance de ses collègues, le regard absent. Conseillère communale indépendante et sœur des exploitants de l’entreprise Primaz, elle incarne l’opposition. Elle accuse le conseil communal de prendre des décisions importantes en son absence, et de ne pas lui communiquer les informations relatives aux dossiers les plus sensibles. Le président nie. Sollicité, le chef du Service valaisan des affaires intérieures et communales a décidé de classer le dossier. Dans la salle, les deux clans se toisent. Vers la fin de l’assemblée, le président affirme: «Nous sommes l’une des communes les plus propres du canton.»

Hostilité des voisins

Chef de la section des Sites pollués, des déchets et des sols à l’Etat du Valais, Yves Degoumois s’est rendu dans le petit village il y a une dizaine de jours. Pour lui, «dire que Dorénaz est propre, c’est exagéré». Le Service de la protection de l’environnement (SPE) a inscrit sept sites au cadastre des sites pollués, dont cinq sont liés aux activités des deux familles spécialistes de la démolition automobile. «Parce que le contexte est particulièrement émotionnel», et parce que Transparence et Intégrité refuse de faire confiance au bureau d’ingénieurs qui se charge de toutes les investigations, le SPE a exceptionnellement ordonné une expertise indépendante. Les résultats concordent: au centre de la localité, l’ancien site de la famille Revaz doit être assaini. Polluée, l’aire d’exploitation actuelle nécessite une surveillance.

Les procédures n’ont pas vraiment été respectées, mais les problèmes sont désormais en voie de régularisation

Sur place, 3000 tonnes de ferraille dorment. Quelque 2500 voitures empilées attendent d’être broyées. Un millier d’autres sont à disposition des bricoleurs à la recherche d’une pièce. La famille Revaz est installée dans ses bureaux pour l’apéro. La fenêtre donne sur l’entreprise concurrente, juste de l’autre côté d’une route exiguë. Stéphane, Yvan et ses deux fils ne comprennent pas l’hostilité de leurs voisins. Ils regrettent «une mauvaise publicité». Pour un frère, «on n’a pas été plus rapides que ce qu’il fallait mais on fait tout ce qu’ils nous ont demandé». Pour l’autre, «on ne sait pas pourquoi ces gens nous en veulent à mort». Dernièrement, ils ont beaucoup investi pour respecter les normes de la profession. «Fatigués de passer pour les méchants de l’histoire», ils veulent qu’on les laisse travailler.

Pour Yves Degoumois, «les procédures n’ont pas vraiment été respectées», mais «les problèmes sont désormais en voie de régularisation». Les frères Primaz ont produit les rapports exigés par le SPE, mais ils n’ont pas encore réalisé les travaux, faute de moyens. «Peu à l’aise avec l’administratif», les frères Revaz ont tardé à rendre les documents qui leur ont été demandés, mais ils ont eux-mêmes réalisé rapidement les corrections nécessaires. Yves Degoumois retient que «dans l’ensemble, la nappe phréatique ne subit pas d’atteintes nuisibles» et que «les pressions citoyennes ont accéléré le processus.»

Constructions en zone rouge

Le président a bien cru que la fronde s’arrêterait avec les résultats des analyses du SPE. Mais depuis avril 2016, Transparence et Intégrité l’accuse de gestion déloyale des intérêts publics. Sur les hauts du village, à proximité d’Alesse, trois bâtiments ont été construits en zone rouge après l’homologation de la carte des dangers d’avalanches. Deux d’entre eux ont même bénéficié d’une autorisation délivrée par la commune sans consulter le canton, malgré des interdictions de construire signifiées par le Service des forêts et du paysage. Daniel Fournier prévoyait de bâtir une digue avant de se voir refuser les subventions nécessaires. Pourtant, les ouvrages de protection ne permettent pas de lever une interdiction de construire dans une zone d’avalanche.

Lire aussi: La commune qui construit en zone rouge

Selon Adrian Zumstein, chef du service juridique du Département des transports, de l’équipement et de l’environnement, «différents cas situés sur le domaine de la Commune de Dorénaz et portés à la connaissance de l’Etat du Valais sont actuellement en phase d’analyse afin de pouvoir définir les mesures qui s’imposeront». Une halle et un entrepôt de démolition en zone agricole, deux agrandissements de chalet, la démolition d’une vieille bâtisse et même les travaux effectués dans la résidence personnelle de Daniel Fournier: Transparence et Intégrité a dénoncé plusieurs constructions soupçonnées d’irrégularités. L’association accuse encore le président d’avoir tenté d’augmenter la densité d’une parcelle qui lui appartenait afin d’y construire un immeuble.

Pour Daniel Fournier, «on ne va pas consulter le canton à chaque fois qu’on construit un mur de jardin». Le président ne comprend pas l’attitude «désolante» de ses opposants. Il est convaincu d’avoir toujours agi «dans l’intérêt de tous les citoyens». Pour lui, «les jaloux et les ingrats» ont fouillé les dossiers communaux des 28 dernières années dans le détail. «sans trouver grand-chose». Il insiste: «Je gère le village comme mon entreprise et ça marche bien. Je n’ai tué personne.»

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