D’origine corse, Gérard Paoli, le maire de Gex, commune de 10 000 habitants, à 20 kilomètres de Genève, a le verbe imagé: «A Bourg-en-Bresse, nous n’avons à faire qu’à des ânes qui reculent. Le Conseil général ne comprend rien à la spécificité de notre territoire. Nous finirons par bientôt réclamer notre indépendance. Une République ou une Principauté du Pays de Gex est viable.» L’édile poursuit: «Nous avons un aéroport international à Ferney, un lac, le TGV, un casino à Divonne. Il suffit de poser un drapeau sur le Fort l’Ecluse».

Les raisons de cet emportement? La fameuse compensation financière genevoise (CFG) ou fonds frontalier (240 millions de francs en 2012) que le canton reverse chaque année à la Haute-Savoie (76,7% de la somme) et à l’Ain (23,3%). Ce dernier département a touché en 2012 46,3 millions d’euros. Gérard Paoli explique: «La cagnotte se répartit ainsi: 60% aux communes au prorata du nombre de frontaliers, 40% en fonds communs gérés par le département pour financer des grands projets.» Mais il semble que le Conseil général souhaite changer les règles. «Bourg-en-Bresse veut geler la part des 60% alors que chaque commune du Pays de Gex devrait toucher plus, car nous avons enregistré une hausse de près de 880 frontaliers [16 000 frontaliers en tout, ndlr]. Nous allons donc recevoir la même somme qu’en 2011. Où va passer la différence?» demande le maire.

Par ailleurs, Gérard Paoli a appris que la part des 40% ne sera que partiellement redistribuée en faveur des grands travaux concernant le Pays de Gex et le bassin bellegardien, le reste allant financer des chantiers routiers sur tout le territoire. «Alors que c’est une compétence qui incombe au Conseil général sur ses fonds propres, non sur la CFG», réagit le maire de Gex.

Pour beaucoup de ses élus, le Pays de Gex (68 000 habitants), enclave de 50 kilomètres de long adossée au Jura, qui loge la Genève internationale, les collaborateurs du CERN et beaucoup d’expatriés aisés, serait «racketté». Bourg-en-Bresse, lointaine et moins bien lotie, aurait chaque année davantage de visées sur le magot genevois. «Le département explique ses nouveaux calculs parce que les frontaliers s’établissent de plus en plus loin. Un frontalier qui habite dans un village perdu en bordure de la Saône-et-Loire justifie-t-il que nous perdions 4 millions d’euros?» poursuit le maire.

Directement mis en accusation, Rachel Mazuir, le président du Conseil général de l’Ain, riposte: «Ce qui a changé, c’est que tous les frontaliers désormais sont pris en compte et pas seulement ceux du Pays de Gex. Si une commune hors de ce territoire qui recense un seul frontalier demande sa compensation, elle l’aura. Cela nous paraît être son droit. Il lui sera versé 1822 euros. Il y en a 650 en tout. 1,2 million d’euros iront donc aux communes hors du Pays de Gex, et non 4 millions.»

L’argument ne convainc pas Bernard Tardy, le maire d’Echenevex, au pied du Jura, qui de son côté parle de confiscation financière. «Si les choses restent dans l’état, nous devrons augmenter nos impôts pour compenser cette perte et pouvoir financer nos programmes d’investissement.» Réponse de Rachel Mazuir: «Les Gessiens vont un peu loin. Grâce à un taux de change très favorable, les salaires des 12 464 frontaliers ont augmenté de 22% en trois ans. Il est indécent de parler d’appauvrissement vis-à-vis de bassins tellement moins favorisés dans l’Ain.»

Bernard Tardy estime que le Pays de Gex devrait faire partie de la Haute-Savoie: «Annecy, à 60 kilomètres d’ici, est beaucoup plus proche que Bourg qui est à 120. Il y a 400 ans de cela, nous étions sous administration savoyarde, retournons-y, nous partageons avec eux une zone franche et des institutions communes.» Le président du Conseil général bondit: «Mes amis gessiens oublient qu’ils se sont fait rouler dans la farine par leurs amis politiques haut-savoyards, qui voulaient que 80% de la CFG leur reviennent, contre 20% pour l’Ain, au lieu des 76% pour 24%. Grâce à moi qui ai alerté le ministre de l’Intérieur du nouveau gouvernement, nous n’avons perdu que 0,7%. Les élus gessiens devraient me remercier.»

Ce conflit «territorial» est aussi une petite guerre politique, le Pays de Gex étant ancré à droite comme le Conseil général de Haute-Savoie, celui de l’Ain affichant une majorité socialiste.

Bourg-en-Bresse, lointaine et moins bien lotie, aurait chaque année davantage de visées sur le magot