Pays de Gex, terre toujours moins nourricière

Ain La pression foncière liée à la proximité de Genève réduit le nombre d’exploitations

Les pouvoirs publics proposent aux jeunes éleveurs des aides à l’installation

Ces dix dernières années, le nombre d’exploitations agricoles a chuté de 30% dans le Pays de Gex, bande de territoire coincée entre le Jura et la frontière suisse. L’estimation est fournie par la Chambre d’agriculture de l’Ain. Cette réalité conjugue plusieurs facteurs dont le premier est lié à la pression foncière et démographique. Sur un sol où les prix flambent au rythme de l’arrivée de Suisses ou d’«internationaux» aisés que Genève est incapable de loger, certains propriétaires font de la spéculation sur leur terrain et misent sur des déclassements de zone agricole en zone constructible.

A observer le nombre de grues qui s’élèvent dans le ciel gessien, le bâti s’y porte en effet bien. Villas, immeubles mais aussi vastes centres commerciaux grignotent les champs. L’inquiétude est vive jusqu’en Suisse car le Pays de Gex est présenté comme la terre nourricière de Genève. Sur les 28 millions de litres de lait produits par an par les éleveurs gessiens, 23 millions franchissent la frontière. Pierre Charvet, qui dirige les Laiteries réunies à Plan-les-Ouates (GE), précise: «En 1985, on entrait jusqu’à 37 millions de litres de lait. Depuis le début des années 2000 et les bilatérales qui autorisent les Suisses à s’installer en France, le foncier a grimpé vertigineusement et la production a donc baissé. Si cette tendance se confirme dans les années à venir, nous serons soucieux.» Les Laiteries réunies reçoivent aussi du lait vaudois mais en quantité moindre (18 millions de litres). La production locale, de son côté, se limite à 2 millions de litres.

Bernard Tardy, ancien maire d’Echevenex, confiait récemment à la presse locale que le rôle des élus n’était pas des plus aisés face à la pression immobilière. «Lorsque j’ai réduit dans ma commune la zone constructible de 14 hectares pour les remettre en surface agricole, je ne me suis pas fait que des amis», indiquait-il.

Les édiles n’ont en fait que peu de recours pour s’opposer aux constructions, tandis que d’autres les encouragent car l’arrivée de nouveaux habitants signifie le plus souvent davantage de fonds frontaliers (1000 euros par an rétrocédés à la commune par résident frontalier). Pour réguler sa politique d’aménagement, la France a doté les collectivités de SCOT (Schémas de cohérence territoriale) qui ont manqué de précision et qui n’ont pas toujours été respectés par tous les élus. Ceux-ci s’appuient davantage sur les PLU (plans locaux d’urbanisme), jugés moins contraignants car ils offrent aux maires plus de marge de manœuvre.

La Communauté de communes du Pays de Gex (CCPG) a réagi en décidant de classer dans son SCOT des espaces agricoles à vocation affirmée «qui doivent rester agricoles dans les PLU communaux», indique Bruno Girandier, à la tête des affaires agricoles à la CCPG. Il poursuit: «Dans la révision du SCOT en cours, ces espaces vont être augmentés de près de 15%, de 11 900 hectares à 13 650 hectares, soit environ 1800 hectares en plus. Le SCOT prévoit aussi une protection des sièges d’exploitation, pour éviter qu’ils ne soient rattrapés par l’urbanisation.» Enfin, un transfert de la compétence PLU a été décidé par les élus pour l’attribuer à la CCPG.

Sera-ce suffisant? Pas sûr, car se pose également dans la région l’épineux problème des transmissions. Le Pays de Gex recense une centaine d’exploitations, dont 60% des propriétaires ont plus de 50 ans. Parmi ceux-ci, un sur deux n’a pas de succession assurée. Ce qui signifie qu’un tiers des exploitations du Pays de Gex pourraient disparaître sous cinq à dix ans si aucune solution n’est trouvée. Le regroupement en GAEC (sociétés agricoles) n’a rien arrangé, «car si l’exploitation grossit, son capital aussi et elle devient trop chère pour les jeunes candidats au rachat», souligne Bruno Girandier.

Des aides aux installations sont proposées, dont ont profité, à titre d’exemple, Johann et Angélique Duboc, qui ont racheté la ferme et le cheptel de Philippe Delorme, un éleveur qui voulait raccrocher après plus de trente ans d’activité. C’est la Chambre d’agriculture qui les a mis en relation. Au-dessus de Bellegarde, à Chézery-Forens, à 800 mètres d’altitude, le jeune couple élève désormais 60 chèvres alpines chamoisées et produit 250 fromages chaque jour, vendus sur les marchés des environs. «La région et l’Etat nous ont accordé 20 000 euros après un passage devant une commission pour déterminer nos compétences. Pendant cinq ans, nous avons par ailleurs des engagements à tenir», explique Johann. Cette passation, qui est une réussite puisque le couple déclare vivre «plutôt bien», demeure cependant un cas isolé.

Ultime tracasserie dans la région: le fort développement des fermes équines, qui constitue une concurrence dans l’acquisition de terrain agricole. Certains projets ne seraient qu’un prétexte pour construire un logement sur un sol bien moins cher que sur du constructible. «L’éleveur est considéré comme un agriculteur même avec seulement deux chevaux, il peut donc bâtir une habitation et la mettre en location», dénonce un syndicaliste de Confédération paysanne.

«Les fermes sont aujourd’hui encerclées par l’urbanisation»