Quand on lui demande à quand remonte chez lui la conviction que la place naturelle de la Suisse est dans l'Union européenne (UE), Jean-Marc Rapp doit bien chercher. Une telle conviction n'a peut-être pas toujours habité le recteur de l'Université de Lausanne, mais dans tous les cas elle tient davantage chez lui d'une assurance tranquille que d'une vérité s'étant imposée au terme d'un long combat intérieur. «La Cour européenne de justice est la première institution à laquelle j'ai été confronté, lors de mes études», répond-il finalement, s'excusant presque de cette «réponse de juriste». «J'admire depuis longtemps son rôle dans la protection des libertés en Europe et la qualité de ses juges.»

«Je n'ai jamais partagé l'ironie antieuropéenne, même lorsqu'il était de bon ton de se moquer des marathons agricoles», ajoute Jean-Marc Rapp. Très tôt, il a été frappé par la ressemblance entre l'art du compromis pratiqué à Bruxelles et celui de la politique fédérale: «J'ai toujours pensé qu'un pays avec une telle tradition de coexistence devait faire partie de l'UE.»

Jean-Marc Rapp, 50 ans cette année, dirige l'Université de Lausanne depuis 1999. Juste avant ses nouvelles fonctions, ce professeur de droit commercial a eu la possibilité de prendre un congé scientifique. Plutôt qu'un classique séjour dans une université étrangère, il trouve plus intéressant d'aller «voir de près comment se fabrique le droit européen». En débarquant à la Direction générale XV de la Commission européenne, celle du marché unique, ce stagiaire hors norme suscite une certaine surprise: les fonctionnaires bruxellois sont plutôt habitués à recevoir de jeunes juristes tout juste sortis des écoles.

Durant ses quelques mois à Bruxelles, le Vaudois prend activement part à un important chantier, l'élaboration de la directive sur les offres publiques d'achat. Cette expérience, qui lui permet d'assister, à la table de la Commission, aux négociations entre les quinze Etats membres, n'a fait que renforcer ses convictions européennes. D'une part parce qu'il lui paraît «saugrenu» que la Suisse ne participe pas à ses travaux, vu l'importance qu'a pour elle le domaine financier et l'expertise dont elle dispose. Mais aussi parce qu'il est séduit par la compétence, l'ouverture d'esprit d'une administration multinationale qui font s'effondrer tous les clichés sur une bureaucratie anonyme. «Je me suis dit que nous les Suisses, nous étions faits pour cette manière de travailler.»

Jean-Marc Rapp n'a rien d'un tribun et laisse à d'autres les effets de manche. Mais lors du récent congrès des libéraux vaudois, son parti, il est de ceux qui ont défendu avec le plus de cœur le oui à l'Europe. Le milieu universitaire qu'il représente est très majoritairement favorable à l'Union européenne. Les Suisses participent très activement aux programmes communautaires de recherche et le corps enseignant de l'UNIL est parmi les plus internationaux d'Europe. Un recteur convaincu que la Suisse ne doit jamais entrer dans l'UE ne correspondrait pas, quelque respectable que soit cette position, à l'intérêt bien compris de l'université, note Jean-Marc Rapp.

Mais ce soir-là, au congrès libéral, le camp du oui ne l'a emporté que d'extrême justesse. Dans cette assemblée coupée en deux, on parlait notamment secret bancaire. Une moitié de libéraux croit dur comme fer que ce secret sera mieux défendu en restant hors de l'UE, l'autre est persuadée du contraire avec autant d'aplomb. Sur ce sujet, Jean-Marc Rapp n'a pas la science infuse. Du reste, il ne veut pas isoler ce problème, qui ne représente pas à ses yeux «l'alpha et l'oméga». Mais il est convaincu qu'on défend mieux sa position en étant au cœur de la discussion.

De Bruxelles, il est revenu convaincu que la Suisse, membre de l'Union européenne, aurait son mot à dire. «Il faut être réaliste, les négociations au sein de l'UE ne sont pas angéliques, ce sont d'âpres marchandages, qui passent donc par la création d'alliances. Mais lors de l'élaboration de la directive sur les OPA, j'ai noté un fort souci de la Commission de tendre à l'unanimité, même si la majorité qualifiée pouvait suffire. Un Etat défendant des intérêts prépondérants peut obtenir la négociation d'un compromis. Les compétences et le charisme des négociateurs sont aussi des éléments qui comptent.»

«Dignité nationale»

De gauche comme de droite on peut critiquer l'UE, que l'on déteste la libre circulation des capitaux ou au contraire l'assurance maternité, constate le recteur. «Mais le problème n'est pas là, puisque nous avons exactement ce même type de débats en Suisse. Il n'est pas non plus de savoir comment évoluera la communauté. Toute discussion sur son évolution est vide de sens pour les Suisses, tant qu'ils n'accepteront pas de faire valoir leurs inquiétudes à l'intérieur du club.» La vraie question pour Jean-Marc Rapp est de faire pleinement partie de l'organisation que le continent a choisi de se donner et de contribuer à l'élaboration de ces lois. Alors que la Suisse applique systématiquement les solutions choisies par l'UE dans toute une série de domaines, c'est devenu «une question de dignité nationale, même si ce mot peut paraître démodé».

«Le choix européen est un choix de conviction et un choix affectif. Mais j'y vois également une preuve de confiance en soi. Je ne comprends pas le réflexe de défense de ceux d'entre nous qui nous voudraient différents des autres. Je suis sûr que nous sommes assez bons pour participer pleinement en acteurs à la construction de l'Europe. Chaque jour qui passe est un jour où le débat se fait sans nous.»